Si les feuilles meurent...

des nouvelles, poèmes, romans, mots, point, espaces et virgules et tout le tralala...

06 octobre 2009

- ET AVEC LE SOURIRE SVP !

clown_couleur_chelou

Posté par Clement M à 13:24 - - Tentatives Graphiques - - Commentaires [0] - Permalien [#]

06 août 2009

EN REGARDANT MOURIR LES PAPILLONS

Chaque matin, il se réveille.

Ou plutôt, quelque chose le réveille. Nul besoin d’alarme tonitruante, de cris d’enfants, d’une perceuse assassine ou d’un quelconque éclat de lumière sur ses paupières frémissantes au gré des songes.

Du fond de son âme pointe quelque chose d’indéfini, une angoisse peut être, un manque sûrement. Quelque chose qui le tire de son sommeil et le laisse comme échoué sur une plage déserte et brûlante. 

 

Une seconde suffit pour qu’il soit parfaitement conscient.

 

Chaque matin, cette chose l’arrache aux songes, au clapotement paisible des fontaines cristallines qui, durant la nuit, chantent à ses oreilles.

 

Chaque matin, il se réveille.

C'est-à-dire que les chuchotements des anges dans sa tête se muent lentement en battements d’ailes de papillon qui frappent en cadence contre le carreau et s’insinuent dans ses rêves, comme un métronome brisé, à l’allure un peu folle, l’empêchant de se rendormir.

C'est-à-dire qu’il ouvre les yeux, malgré ses paupières lestées de plomb. Ou plutôt que ses yeux s’ouvrent d’eux même, sans qu’il ne l’ait choisit. Sans qu’il ne le désire.

C'est-à-dire qu’il espère à nouveau. Pendant un très bref intervalle. Disons le temps d’un battement de cil. D’un battement d’ailes de papillon. Et que déjà il regrette.

C'est-à-dire qu’il prend conscience de son corps noyé dans les couvertures. De son corps rompu de fatigue après une longue nuit de sommeil. De son corps qui part en loque et dont il sait plus très bien quoi faire.

C'est-à-dire qu’il se voit soudainement au fond d’un ravin aux ombres tordues par un soleil impitoyable, bordé de pierres aux angles tranchants et de plantes pleines d’épines, qui n’ont jamais connu la douceur, aux portes d’une nouvelle journée en tout point identiques aux précédentes, une journée dont il ne sait que faire.

Une journée qui lui rappelle, au moment où ses paupières s’entrouvrent, qu’il n’a rien fait de celle d’avant, ni des précédentes, et ce, aussi loin que peut remonter sa mémoire effilochée.

 

Chaque matin il se réveille.

Et chaque matin un papillon, jamais le même, tourne au dessus de son lit avant d’aller se cogner à la vitre. Incapable de sortir par la maigre ouverture de la porte fenêtre, il s’épuise à force de frapper inlassablement ses ailes sur le carreau qui donne l’illusion du ciel, de la liberté.

 

Chaque matin il se réveille.

Et il n’a plus le courage d’essayer de faire sortir le papillon, de le confier au doux vent d’été, loin de l’air saturé de tabac et d’ennui qui baigne sa chambre.

 

Chacune de ses journées est emplie des battements d’ailes d’un papillon venu agonisé dans son monde froid et désolé.

Il finit par y voir comme un signe, un avertissement, quelque chose qui n’a pas lieu d’être mais qui, prenant forme chaque jour dans sa forteresse de solitude, l’amène à penser à une malédiction, ou quelque chose comme ça.

Il se sent plein d’empathie pour le papillon.

Il a l’impression d’être ce papillon qui, chaque jour bat furieusement des ailes pour échapper à sa prison, et qui, chaque soir, meure sur le sol, derrière els rideaux, anonyme et inutile.

Lui qui aime tant lire n’y arrive plus, n’arrive plus à se concentrer dans ses lectures. Les mots n’ont plus cette saveur enflammée qui autrefois réchauffait ses lèvres bleuies par le regret de soi.

Il est obsédé par ces papillons venus mourir loin du soleil, dans sa retraite perpétuelle pleine de fumée, grise et cendreuse.

 

Sa journée s’achève lorsque les battements d’ailes du papillon deviennent irréguliers, lorsque l’insecte gît au sol, dans la poussière, et tente par de vains soubresauts, par des battements d’ailes frénétiques et désespérés, de se soulever vers la fenêtre, une dernière fois, épuisé qu’il est, pour tenter une sortie, pour quitter la petite chambre pourrie de solitude.

 

Et puis vient le soir et la fuite en arrière, le moment tant attendu, le souffle.

Il se couche dans son lit, se tasse sur lui-même en une boule de chair et il croirait presque entendre, lorsque enfin le sommeil vient le délivrer, le dernier râle du papillon, le souffle de ses ailes qui abandonnent.

Un dernier battement d’ailes, pathétique et inutile, un dernier sursaut, triste à mourir.

 

Chaque matin il se réveille.

La danse macabre des papillons recommence et ses journées se répètent, en tous points semblables, solitaires sous le soleil brûlant de l’été, voilées par les rideaux de fumée de ses cigarettes d’ennui qui s’entassent dans le cendrier de marbre près de son oreiller.

 

Et puis, un matin.

Et puis un matin les choses ne se passent pas exactement de la même façon.

Un vent frais écarte les rideaux tressés de sa solitude et laisse pénétrer des odeurs nouvelles, des bruits inédits, une lumière toute particulière. Vraiment blanche. Étincelante.

 

Ce matin là, lorsque le papillon venu mourir dans sa chambre le tire de son refuge ensommeillé, il sent un chatouillis au creux de son cou, aux portes de ses narines.

Des cheveux fins comme une promesse.

 

Ce matin là, lorsque ses yeux s’entrouvrent, il est aveuglé un bref instant, noyé sous la lumière dorée du soleil, et puis il voit.

Il voit des lèvres pleines s’épanouir en un large sourire. Un sourire plein de douceurs. Juste à côté de son visage. Tout contre son visage.

 

Ce matin là, lorsque le chuchotement des anges se mue en battements d’ailes, il sent un souffle chaud et régulier contre sa joue. Un souffle qui, au moment où ses paupières se déchirent, change de rythme, un souffle qui articule d’une voix douce et encore ensommeillée, un léger bonjour aux saveurs sucrées.

 

Ce matin là en se réveillant, des lèvres se posent délicatement sur son front, sa bouche, ses joues. Des lèvres lui ferment les yeux d’un baiser, avec la douceur qu’on réserve aux ailes de papillons.

 

Ce matin là quelque chose le réveille et ce n’est ni une angoisse, ni un manque. C’est quelque chose proche de l’enfance, quelque chose d’insaisissable et de lumineux. C’est presque une urgence. Et pourtant c’est quelque chose de tranquille, d’agréable. De bon.

 

Ce matin là en se réveillant, le corps rompu par la délicieuse fatigue d’une nuit sans sommeil, il se voit clairement sur les hauteurs d’une vallée verdoyante et fleurie, au fond de laquelle coule paresseusement une petite rivière aux boucles folles. Un vent frais lui caresse le visage. Partout autour de lui des papillons aux couleurs chatoyantes virevoltent au gré de leurs envies. Libres et sacrés.

Dans ce paysage maintes fois contemplé mais qu’une trop longue solitude avait fini par effacer de sa mémoire, il se souvient de tout ce qu’il a aimé, de tout ce qui existe loin en dehors de lui.

Il se souvient des autres.

Il se souvient que les journées qui passent n’existent réellement que si elles sont partagées avec les autres.

 

Il se voit aux portes d’une nouvelle journée qui chante comme une renaissance, qui a le goût brûlant d’une résurrection.

Si des larmes perlent au coin de ses yeux, inutile de préciser qu’elles ont l'odeur du paradis retrouvé.

 

Ce matin là, allongé sur son lit, il écoute les battements d’ailes du papillon, les yeux levés vers le plafond. Les yeux loin de sa prison. Loin de la poussière et des cendres qui recouvrent le parquet de sa chambre comme un linceul aux tons passés.

Il regarde l’insecte tituber vers la porte fenêtre, vers l’air nouveau qui fait palpiter ses rideaux pleins de nuages.

Des nuages gorgés de vie.

 

Ce matin là, ce matin d’une banalité si particulière, longtemps après s’être réveillé, il garde en son visage la fraîcheur d’un sourire, le goût de ces yeux pétillants qui l’ont observé pendant qu’il écoutait chanter les sources pures d’un sommeil sans rêve.

 

Ce matin là, après son réveil, il se lève sans y penser, sans mal, sans douleur. L’iceberg qui lui écrasait la poitrine auparavant, qui distillait en lui un froid glacial et implacable, cet énorme morceau de glace coincé contre son cœur, a fondu sous la chaleur de ses yeux à elle, lorsqu’elle lui a dit bonjour.

 

Ce matin là, pendant qu’elle est sous sa douche, il s’approche de la porte fenêtre contre laquelle bute le papillon.

Il décide d’ouvrir ces rideaux depuis trop longtemps tirés sur lui même.

Et lorsque le soleil éclate dans la chambre et irradie chaque particule de poussière en suspension dans l’air, comme des milliers de petites pépites d’or, il reste bouche bée.

De derrière les rideaux, des centaines de papillons prennent leur envol. De toutes sortes, de toutes les couleurs.

Ces papillons qu’il croyait morts mais qui n’étaient que cachés par ses peurs et sa solitude, par ces rideaux opaques qui le séparaient du monde.

 

Il ouvre en grand la porte fenêtre.

Et tandis qu’elle l’appelle depuis la salle de bain, il regarde les papillons sortir de sous la poussière. Il regarde ce nuage multicolore prendre son envol et disparaître au gré des vents, loin là bas vers l’horizon, là où son regard se perd, où quelque chose de nouveau commence.

 

J’arrive, murmure-t-il, du soleil plein la voix.

 

Je suis là.

Posté par Clement M à 18:20 - EN REGARDANT MOURIR LES PAPILLONS - Commentaires [1] - Permalien [#]

12 mai 2009

- CANICULE -

 

C’est en écoutant les infos de ce matin que j’ai commencé à m’inquiéter pour Maman.

Le dernier bilan faisait état de soixante-seize morts dans la moitié sud du pays. Tous des petits vieux. Et pas laissés à eux-mêmes, non, des vieux en maison de repos. Enfin, sans vouloir faire de mauvais esprit, mouroir serait plus approprié par les temps qui courent. Et même de façon générale, pas besoin d’une canicule pour ça.

Soixante-seize, c’est aussi l’âge de Maman. Aussi stupide que cela puisse paraître, je ne peux m’empêcher d’y voir un signe.

Pas besoin de préciser qu’il est mauvais, le signe.

Est-ce qu’elle boit assez ? Et les infirmières, comment est-ce qu’elles gèrent tout ça ?

Parait qu’elle sont pas franchement qualifiée la plupart du temps… Enfin, de ce que j’en sais, de ce qu’on entend à droite à gauche, parce que, faut bien l’avouer, j’y ai jamais mis les pieds moi là bas, à la Maison des Fleurs, comme ils ont osé l’appeler.

La maison des fleurs, je vous jure !

Fleurs fanées oui…

Je suis allongé dans mon hamac, sur mon petit balcon, et je ne peux pas m’empêcher d’imaginer ma mère, suffocante de chaleur, entourée de vieilleries ridées au bord de l’apoplexie, recluse dans une minuscule chambre, tournant le dos à la fenêtre, fière et sévère.

J’ai un peu de mal en fait, je dois l’avouer, à l’imaginer, Maman.

Ça fait bien… je sais plus, disons… huit ans que je ne l’ai pas vue.

Non d’ailleurs c’est ça, huit ans presque pile, peu après la mort de mon père. Depuis que j’ai quitté la police pour écrire des livres pour enfants. C’est le nœud du problème ça ; le fils prodigue, futur inspecteur principal, descendant de Monsieur le grand commissaire divisionnaire mon père, qui plaque tout dans un sourire plein de fraîcheur pour s’en aller raconté des gamineries digne du dernier des idiots du village ; dixit Maman, si si je vous jure.

Elle n’a plus voulu m’adresser la parole. Pas tant que je ferais honte à la mémoire de mon père. Et voilà comment huit ans ont passé, sans une parole échangée.

Le déshonneur ou la mort ; Maman aurait peut être dû mourir…

Vous pouvez me prendre pour un fils indigne, y’a pas de mal, je comprendrai, à entendre tout ça, je ferais de même. Enfin le truc, ce qui me rassure, c’est que je m’en balance tout à fait de ce que vous pouvez bien en penser, vous la connaissez pas, Mme ma mère, et puis c’est le début de l’histoire, attendez un peu pour voir.

Cela dit, je ne peux pas m’empêcher de me sentir coupable de ce long silence, de ces années qui ont filé sans l’avoir revue une seule fois. Je ne suis pas un monstre non plus ! Disons que les tort sont partagés ; disons surtout que ça oui, elle a toujours était très très douée pour entretenir ma culpabilité. Elle est maligne Maman, elle a su la nourrir de petits fagots assassins, comme un feu qu’on attise pour pas avoir froid, pour pas être seule malgré les méchancetés et le dédain, malgré la rage sourde qu’elle mettait parfois à se venger sur moi de cette vie et de ses rêves de jeunesse qu’elle avait laissés au placard en épousant mon père. Elle a toujours eu le sens de la formule qui à coup sûr faisait mouche, celle qui, même lorsque je la détestais de plus profond de mon être, me faisait revenir vers elle, penaud et désolé.

Bah, c’est ma mère après tout, ma petite Maman.

Que voulez vous, je ne suis pas aussi fort que je voudrais le faire croire.

 

Je me lève tant bien que mal de mon hamac, tout engourdi, ruisselant de sueur, et je vais allumer la radio. Je fais défiler les stations à la recherche d’un bulletin d’informations mais les publicités se disputent l’antenne avec des chansons pop insipides qui me font rire tout seul. J’ai l’impression que cette foutue chaleur dissous lentement mes neurones et me rend complètement débile. J’esquisse un pas vers le frigo mais je m’arrête en chemin, je le sais vide de tout rafraîchissement, et je me saisis du téléphone. Il est brûlant.

Je cherche le numéro de la Maison des géraniums fanés dans le bottin, mais la sueur me pique les yeux et m’empêche de lire correctement, si bien que je fais quatre fois un mauvais numéro. J’attends à chaque fois une éternité, j’ai l’impression de me fondre dans le combiné, mais ça ne décroche jamais ; la ville est plongée dans la torpeur, tout le monde cuit doucement dans des appartements exigus, personne n’ose le moindre geste de peur de se dissoudre dans l’air bouillant.

Le cinquième essai se révèle gagnant. Au bout d’une dizaine de sonneries une voix traînante m’annonce que je suis bien en correspondance avec la Maison des Fleurs.

S’ensuit une conversation proprement surréaliste avec une infirmière qui semble avoir avalé une boite entière de Tranxene, mais dont la voix trahi une peur indicible.

 

Je raccroche le combiné très lentement, tout englué de chaleur et de peur, je croise mon reflet dans le petit miroir en forme de soleil que m’a offert Chloé l’année dernière, je suis livide.

Mouroir ne convient même plus pour qualifier ce lieu : dans cette seule maison de retraite, ils ont déjà eu douze morts.

En deux jours.

Je vous évite le calcul, il fait trop chaud pour compter, ça fait six par jour.

Un toutes les quatre heures.

A ma question dont la réponse imprègne déjà tout mon être et qui était : « malgré les circonstances, n’est-ce pas franchement énorme ? » la standardiste à juste soufflé du bout des lèvres, un si plein d’effroi.

Ma mère, aux dernières nouvelles, serait tranquillement assise dans le hall à regarder passer les civières.

 

J’ai ouvert les portières en grand et j’essaie comme je peux de rafraîchir l’intérieur de ma voiture. J’agite désespérément un morceau de carton mais je m’essouffle en moins de deux. Et puis c’est peine perdue, l’air ambiant me parait presque aussi chaud que la fournaise qui ondule près du tableau de bord. Je me résigne à me liquéfier derrière le pare brise.

Je démarre, toutes vitres baissées, et j’accélère le plus rapidement possible pour avoir un peu de vent.

Je suffoque.

Les rues sont complètement vides, ni piétons, ni automobilistes ; je dois être le seul taré à avoir osé sortir de chez moi. En passant près d’un gros arbre piteusement desséché, j’envoie s’envoler quelques feuilles rouges et craquelées, tellement sèches qu’elles semblent prêtes à s’embraser à tout moment. Le ciel est d’un bleu désespérément pur et lumineux, électrique, et n’offre pas le moindre signe de rémission.

Parait que c’est partout pareil, sur toute la surface du globe… Une boule me remonte le long de la gorge et j’ai envie de chialer tout à coup ; je sais pas si c’est à cause de Maman que je vais revoir après huit longues années, d’elle et de tout le mal qu’on s’est fait mutuellement, ou bien si c’est parce que cette vague de chaleur est l’ultime preuve, si tristement accablante, d’un bouleversement climatique en marche, résultat de notre suffisance imbécile, à nous tous, humains méprisants.

On est presque en novembre bordel !

L’espace d’un instant, je me dis que c’est bien fait pour notre gueule et que si ça continue comme ça, on va tous cramer sur place, laissant le monde libre et serein, plein d’une tranquillité minérale.

Mais cette idée s’évapore très vite, parce que je vois Chloé qui sourit dans ma tête, amusée de mes idées pseudos nihilistes, et, je voudrais pas qu’elle meure Chloé, ça non…

 

Je n’ai rien mangé de la journée et je me sens vraiment faible. Ajoutez les quarante-quatre degrés annoncé par le mercure devenu fou et on peut comprendre que je ne sois pas bien sûr de ce que je suis en train de faire. En moins de deux, le doute m’envahit comme une armée de bestioles grimaçantes qui m’empêchent de me concentrer. Je me gare en catastrophe. Sans l’urgence dictée par la Faucheuse en bikini, je ne serais pas aller voir Maman. Je ne suis pas sûr d’être prêt à affronter son regard dur et déçu, plein de regrets, ni d’être capable d’encaisser ses paroles assassines.

Huit ans… Bordel, qu’est-ce que j’ai peur !

J’attrape mon GSM dans le vide poche et j’appelle Chloé. Je nage un peu pour m’expliquer, j’ai l’impression que mon cerveau baigne dans du sirop d’érable, chaud et visqueux. J’appréhende un peu ce qu’elle risque de me dire – on ne peut pas dire qu’elle soit très fan de Maman, bien au contraire – mais ses paroles me font l’effet d’une douche délicieusement glacée. Elle est brève et claire. Malgré tout ce qu’il a pu se passer, elle pense que je devrais y aller, profiter de l’urgence dictée par les conditions estivalo-hivernal pour renouer, ne serait-ce qu’un peu, un contact avec Maman.

Etre sûr de pouvoir lui sourire avant qu’elle ne s’en aille sans dire au revoir, sans en avoir eu la possibilité… C’est ta mère, malgré tout, me dit-elle. Tu regretteras toute ta vie de ne pas y avoir été si il devait lui arriver quelque chose. Et puis, ajoute-t-elle, ça lui fera plaisir.

Sur ce dernier point, je suis beaucoup moins optimiste que Chloé, mais bon, ce qu’elle m’a dit a le mérite d’effacer en grande partie mes doutes. Je raccroche avec un semblant de sourire, un peu plus décidé, et redémarre.

 

Je roule pendant une bonne demie sans croiser personne. Toute la ville est figée dans l’attente de la nuit, lorsque enfin le soleil nous laissera un peu respirer.

Un vent brûlant soulève de la poussière, des herbes sèches, toutes sortes de saletés, et les fait tourbillonner au milieu des grands carrefours vides.

La cité parait morte. Rien ne bouge.

Et puis tout à coup, une ambulance et un camion de pompier défraîchi déboulent sur l’avenue et me doublent en hurlant. J’accélère un peu pour rester derrière, pour avoir de la compagnie ; j’ai l’impression que le monde s’est arrêté de tourner, que c’est un prélude à la fin des temps.

Au passage du convoi tonitruant je vois un rideau s’agiter derrière une fenêtre, et ça me rassure un peu. Les gens sont simplement cloîtrés derrière leurs volets clos. Invisibles mais bien vivants.

 

L’ambiance change du tout au tout lorsque je me gare enfin devant la maison de retraite. Ici c’est l’effervescence. Une vingtaine de personnes s’agitent autour de l’entrée. Ça bourdonne dans tous les sens. Ceux en blancs demandent le calme, exhortent à un peu de patience, les autres ne sont que larmes et gémissements ; c’est triste.

Une voiture de polices est garée sur la pelouse jaune et brûlée, sous un grand saule pleureur qui fait la gueule. J’aperçois Carlo, un ancien collègue, qui s’éponge le front, et tire nerveusement sur une cigarette. Je n’ai vraiment pas envie d’aller le saluer mais je n’ai pas le choix, il bloque pratiquement l’entrée avec son énorme bedaine. Je me creuse un passage et l’aborde avec un sourire de circonstance, c'est-à-dire une sorte grimace ; je voudrais bien lui dire que ce n’est qu’un gros empaffé mais je n’en fais rien. J’ai passé l’âge.

Il me dévisage un instant, comme s’il ne me reconnaissait pas, et me tend avec une lenteur exaspérante sa petite main velue, toute dégoulinante de sueur. Et puis il tire longuement sur sa clope et tout en me soufflant sa fumée en pleine poire, il me demande ce que je fous là.

Brave Carlo, il a pas changé. On peut pas dire qu’on s’appréciait tellement lorsque j’étais encore de service. A vrai dire, je ne peux pas le sentir. Et réciproquement. Que voulez vous hein, c’est comme ça, y’a des gens qui ne peuvent tout simplement pas s’encadrer, c’est pas un drame. Disons que nos opinions et nos méthodes divergeaient en tous points.

 « C’est ma mère, je dis simplement, elle vit ici, avec les fleurs. »

Et je m’avance vers l’entrée.

-  Tu peux pas passer, lance-t-il, tout en bloquant la porte de son petit corps boursouflé.

- Oh… Tu rigoles ?

- Tu vois ces gens, là, dit-il en désignant d’un geste de la main le groupe en larme, eux aussi ils veulent voir leurs vieux… Qu’est-ce que tu crois qu’ils font dehors ? De la bronzette ?

- Allez quoi ! Carlo ?

- T’es débile ou quoi ? Faut vraiment que je t’explique ? Déjà, c’est pas l’heure des visites, s’énerve-t-il, et puis de toutes façon vu le bordel que c’est là dedans, personne ne rentre sauf le samu et les ambulanciers… Et les flics ajoute-t-il avec un petit sourire narquois.

Merde ! Déjà que voir Maman, ça me filerai presque la diarrhée, sans compter la chaleur suffocante qui me tape sur les nerfs, va pas falloir que cet espèce d’enfoiré me titille trop longtemps. Je respire un bon coup, lui pose la main sur l’épaule et avec un pauvre sourire que j’espère convaincant, je lui glisse calmement :

- Carlo… Allez, c’est ma mère, quoi… Tu peux bien faire…

 J’ai pas le temps de finir ma phrase qu’il balaie ma main de son épaule et me lance, du venin plein ses postillons :

- T’es pas ambulancier non ? Ni pompier ?

 Je secoue la tête d’un air désolé en marmonnant un « s’il te plait » qui me donne la nausée. Je le vois venir ce fumier.

Il plonge ses petits yeux jaunes dans les miens et lance pour m’achever, ce con :

- Et t’es pas flic, ça, pour sûr !

Mettons ça sur le compte de la chaleur, je ne réfléchis pas une seconde et lui en retourne une du revers de la main, en plein dans le pif, et puis je m’éloigne rapidement avant qu’il n’ait le temps de réagir. Je me mets à courir quand je l’entends hurler des insanités, et je reprends mon souffle derrière des bosquets sur le parking. Une infirmière vient rapidement lui dire de la boucler, et le réprimande avec sévérité pour son manque de respect et de savoir vivre. « Je ne suis quand même pas obligée de vous rappeler à vous, ce qu’il ce passe ici non ? ». Ça me fait marrer pendant un instant et puis je retombe en plein dedans : Maman est peut-être en train de se déshydrater vitesse grand V dans ce mouroir et y’a plus d’hésitations, je veux absolument la voir ; tout de suite, à tout prix.

J’ai du mal à réfléchir à un moyen d’entrer dans la maison de retraite. Je suis en nage, complètement trempé même. Et puis je m’en veux de m’être laissé avoir par cet abruti de Carlo, j’aurais jamais du le frapper, je suis bon pour les emmerdes et c’est plus la peine d’espérer qu’il me laisse passer.

Je respire profondément en ne gonflant que mon ventre, juste avec le diaphragme, le plus lentement possible, pour me calmer les nerfs et trouver une solution. Chloé m’a appris cette technique, je sais plus si c’est bouddhiste ou quoi mais ça marche à merveille. Elle en connaît un rayon dans ces domaines là ; Chloé est une merveille.

En quelques secondes mon esprit est parfaitement serein, mes pensées sont limpides, et je décide d’aller voir s’il n’y a pas une entrée de service derrière le bâtiment.

Bon, vous me direz que c’était pas la peine de se concentrer bien longtemps, ni de respirer comme un phoque asthmatique pour trouver une idée aussi incroyablement futée, mais faut croire que vous avez la clim par chez vous, parce que se concentrer par cette chaleur…

Et puis qu’un des rares types à qui vous vouait une réelle animosité ne vient pas de vous pousser à le frapper, qui plus est un policier dans l’exercice de ses fonctions, moi, me calmer j’en avais sacrément besoin.

Je fais donc le tour de la bâtisse et, comme de bien entendu, il y a une entrée à l’arrière, devant laquelle sont garées deux ambulances. Il n’y a personne alentour.

Qu’est-ce que c’est glauque cette Maison des fleurs ! Cette entrée, c’est la sortie en fait, la sortie définitive pour les joyeux lurons du troisième et dernier âge.

Cette grande porte aux vitres fumées, c’est la morgue…

Je me faufile entre les véhicules et fonce jusqu’à une plante grasse qui s’épanouit le long du mur et me dérobe aux regards. Y’a pas un bruit. Le moment me parait opportun et je commence à me rapprocher à petits pas de la porte lorsque j’entends dans mon dos une voix féroce : « on ne bouge plus ! »

Et merde !

Retournez vous lentement, ordonne la voix qui me parait plus familière qu’au premier abord. Je fais ce qu’on me dit, la voix se mue en ricanement et j’ai le plaisir de voir un grand échalas à la chevelure ardente, qui se met à pouffer de rire, plié en deux.

- Ah ah ah, on peut dire que je vous ai bien eu, hein, inspecteur ? me lance ce bon, cet adorable Victor.

- Très peu d’inspecteur, dis-je en souriant, maintenant tu peux me tutoyer et m’appeler Jérôme tu sais.

- Comme vous voulez inspecteur… Jérôme, sourit-il timidement, toujours agité par des petits soubresauts, vestiges de son fou rire.

- Comment vas-tu ? je lui demande.

- Pfff, chaud.

- Tu m’étonnes…

- Et vous, qu’est-ce que vous faites là ?

Je lui désigne la maison du coin de l’œil.

- Ma mère, elle vit là dedans.  

- Ah… Et vous v’nez la voir, c’est ça ?

- C’est ça, dis-je en soupirant.

- Vous avez pas vu le lieutenant Sebrosa ?

- Si. Si justement je l’ai vu.

Il me regarde avec une moue désolée.

- C’est pas le grand amour hein, toujours pas ?

- Moins que jamais mon ptit Victor.

- Faut dire… Bah… je veux pas paraître irrespectueux ni rien… hein. Mais bon…  il est pas toujours facile le lieutenant Sebrosa…

Je hoche la tête. Victor soupire :

- Et puis je crois pas qu’il m’aime beaucoup non plus.

- Tant mieux Victor, tant mieux… ça veut dire que t’es un chic type, pas le contraire t’en fais pas, je lui dis en tapotant gentiment l’épaule pour lui montrer combien je suis navré pour lui.

J’entrouvre la lourde porte, jette un œil à l’intérieur et lui demande :

- Vous êtes que tous les deux ici ?

- Ouais…

- Hum…

Il m’attrape l’épaule et un peu timide, me lance :

- Dites, rien à voir, mais, euh, j’ai vu un de vos livres… et euh… Bah dis donc c’est vachement chouette hein !

- Merci, dis-je tout penaud, c’est gentil…

- Ça, vous en avez du talent ! surenchère-t-il.

Alors que je marmonne des remerciements dans ma barbe naissante, trop ému pour parler à voix haute, Victor me pousse doucement vers la porte, en m’assurant qu’il va se débrouiller pour que Sebrosa ne sache rien de mon intrusion au pays des fleurs.

Il me lance un grand sourire complice et je pénètre dans la morgue.

Un long frisson me parcourt le bas du dos et remonte à toute allure jusqu’à ma nuque. Ma sueur devient glacée. Il doit bien faire vingt degrés de moins qu’à l’extérieur. Le doux ronronnement des appareils frigorifiques est apaisant et pour un peu je resterai bien un moment dans cette fraîcheur salvatrice ; mais Maman crève de chaud, pardonnez moi l’expression, quelque part à l’intérieur et puis, quand je pense au pourquoi du ronronnement, j’ai tout de suite moins envie de m’attarder dans cette pièce aseptisée, remplie de fantômes en devenir.

Je traverse la pièce et alors que je m’apprête à ouvrir la porte, j’entends des voix derrière, qui s’approchent. Merde, merde ! Je tourne en rond un instant, ne sachant pas trop quoi faire et puis j’inspire un bon coup et je me tiens bien droit face à la porte, et, lorsque j’entends les voix toutes proches, j’attrape la poignée et ouvre, comme si de rien n’était. Je tombe nez à nez avec deux infirmiers qui paraissent à bout de souffle. Anticipant leur surprise, je m’avance d’un air décidé et soulève un pan du drap blanc qui recouvre le brancard qu’ils poussaient.

« Encore un ?! je lance d’une voix claire et réellement convaincue.

- Bah… Ouais, répond d’air hébété, le plus grand des deux.

- Vous… vous êtes qui… exactement ? demande l’autre d’une voix un rien soupçonneuse.

- Ah, excusez moi. Inspecteur Sebrosa, je lance tout à trac en tendant une main, que je rengaine rapidement devant leur manque évident d’envie de la serrer.

Le grand fronce les sourcils :

- Attends, dit-il à l’autre, Sebrosa… C’est pas l’autre en haut ?

Son collègue opine du chef :

- Si… si t’as raison, le… le gros là ?

- Ouais.

Ils me dévisagent durement. Je suis un crétin. Pourquoi est-ce qu’il a fallut que je dise ça. Je tente le tout pour le tout : 

- Nous sommes cousins, dis-je sèchement.

Ils se regardent, un peu cons.

- Le gros, c’est mon cousin.

- Ah…, fait l’un, les yeux baissés.

- Euh… pardon, je voulais pas… enfin… le traité de gros, voyez… je…, s’empêtre l’autre.

Je savoure leur gène. Et puis je dis d’une voix de conspirateur :

- Bah… y’a pas de mal. C’est un gros con.

- Ah…

- Euh… Si… si vous le dites.

J’insiste :

- Non, vraiment, vous en faites pas, il est gros et con, c’est un gros con !

Ils opinent du chef, sans vraiment s’en rendre compte.

- D’ailleurs, il ne sait pas que je suis là, je dis. Je suis vite venu jeter un oeil parce qu’il n’est pas très consciencieux, voyez vous.

- Ça, je dois dire que je vous suis sur celle là, dit le grand d’une voix ragaillardie.

- Vraiment ?

Le petit tire un peu plus sur le drap, me désigne du menton le visage parcheminé du défunt. Ce dernier est figé dans une grimace qui me met mal à l’aise. On y lit un mélange de peur et de surprise. L’infirmier me glisse d’un air entendu :

- Je lui trouve un drôle d’air… Pas vous ?

Je hoche lentement la tête. L’autre ouvre deux tiroirs réfrigérés, soulève les draps, et me laisse, perplexe, devant les visages des pauvres vieux. Ils arborent la même expression de terreur.

- Pour des gens morts de déshydratation, ils ont vraiment une drôle d’expressions, non ?

- Ouais, vraiment, je dis doucement.

- Votre cousin, là, il n’a rien voulu entendre. Il nous a dit que ce sont des vieux et que sentant qu’ils partaient, c’était normal qu’ils aient peur… Alors moi je veux bien mais j’en vois pas mal des cadavres, et je peux vous dire que ceux là, ils sont pas nets !

Manquait plus que ça. Qu’est-ce que c’est que ce bordel ?

- Et puis bon, enchaîne l’autre, sur vingt quatre pensionnaires, y’en a plus de la moitié qui sont partis à l’heure qu’il est, et presque tous avec cette drôle d’expression…

- Bah… C’est… C’est un peu normal non, je veux dire, avec cette chaleur, ça… ça arrive… Non ? je dis, plus pour essayer de me rassurer que par réelle conviction.

Le petit me regarde durement :

- Non, dit-il simplement.

- Pas comme ça, rajoute l’autre.

- Hum…

- Et puis y’a cette vieille là, assise dans le couloir la plupart du temps, qui nous regarde avec un grand sourire passer avec nos civières.

- Hein ?!

- Ouais, elle fout franchement les jetons. On croirait qu’elle est contente de voir tous les autres partir. Elle arrête pas de répéter que son fils ne va pas tarder à lui rendre visite. Elle m’a dit, texto : « aux vues des circonstances actuelles, il pourra pas y couper, on est comme qui dirait brouillés mais quand même je suis sa mère, il viendra, c’est sûr ».

Un tremblement remonte le long de mes jambes, fulgurant, et me cloue sur place. Une angoisse terrible, totale, s’insinue dans mon esprit sans que je ne puisse rien faire. Maman ?

J’ai la sensation d’être un bloc de glace qui fond lentement, sans fuite possible.

- Oh inspecteur ? Ça va ? me demande le petit, l’air vaguement inquiet, en me secouant le bras.

Je hoche plusieurs fois la tête, marmonne un oui à peine audible.

- Vous êtes tout blanc.

- Vous allez pas vous y mettre vous aussi non ?

- Qu…quoi ?

- Vous allez pas nous claquer entre les doigts, hein ? On a plus de place dans les frigos…

Je les regarde tour à tour, sans rien dire. Le sang reflux d’un seul coup dans mes membres transis et j’ai soudain l’envie furieuse de les frapper. Je serre mon poing à m’en faire mal et essaie de reprendre mes esprits en respirant le plus calmement possible.

L’air me parait glacial maintenant. Je ne suis plus sûr de savoir ce que je fais là.

J’esquisse un pas, reste immobile un instant, et puis sans me retourner, je quitte la pièce en claquant la porte derrière moi. J’ai le temps d’entendre un infirmier crier sur un ton d’excuses :

- Hé ! Inspecteur ? C’était pour blaguer, hein !

Je me retrouve dans un couloir sombre, aux murs décrépis. À mesure que j’avance la chaleur s’abat sur moi comme une couverture lourde et sale. Je me mets à suer à grosse goutte.

Ils feraient bien d’installer les vieux encore en vie à la morgue, ils y seraient mieux que dans cette étuve. Remarque, ce serait sûrement un peu glauque…

Encore une porte et me voilà dans un vaste corridor désert. Le sol est vert et des fleurs aux couleurs passées sont peintes sur les murs. On les dirait prêtes à faner. C’est d’un mauvais goût, je vous jure…

Le long des murs, régulièrement espacées, une dizaine de portes bariolées se font faces. Chacune porte un nom de fleur. Je vais vomir.

Je me fige en entendant des bruits de pas qui se rapprochent, loin derrière l’angle que fait le couloir à une trentaine de mètres d’où je suis.

Je ferais mieux de ne pas me faire voir. Pas temps que je n’aurais pas trouver Maman.

J’ouvre la première porte qui s’offre à moi, Magnolia, et pénètre dans une pièce vivement éclairée. C’est une petite chambre, quasiment dépourvue de mobilier, à part un lit d’hôpital, un fauteuil et une table en formica. Il y fait encore plus chaud que dans le couloir. Une odeur rance flotte dans la pièce. Par une large fenêtre, un flot de lumière vive et bouillante se déverse en plein sur le lit dans lequel est allongée une vieille femme, toute rouge, qui me regarde d’un air absent. Elle a les yeux un rien exorbités, les cheveux rares et en bataille. Tandis que dans le couloir les pas se rapprochent, la peur empoisonne peu à peu son visage. Je reste immobile, en attente, ne sachant trop quoi faire.

Et puis les pas semblent s’éloigner. Les traits de la vieille femme se relâchent. Elle me désigne les rideaux d’un mouvement insistant de la tête. Je vais à la fenêtre et les tire. Aussitôt j’entends un soupir de soulagement monter du lit. Un vague sourire se dessine sur le visage chiffonné. Je lui demande pourquoi les infirmières ont laissés les rideaux ouverts par une chaleur pareille mais elle a fermé les yeux et ne me répond pas. J’essaie à nouveau, sans succès. Tant pis. Je sors.

De retour dans le couloir, je sens la colère monter en moi. Ils sont stupides ici ou quoi ? Comment peut-on laisser les vieux en plein cagnard par cette foutue chaleur ? Ça me dépasse. S’ils voulaient les aider à se déshydrater encore plus vite que la normale, ils ne feraient pas mieux.

A cette pensée, je me fige.

Je repense à ce que m’ont dit les infirmiers, aux visages des hommes dans les frigos et à celui de la vieille dans la chambre inondée de soleil lorsqu’elle a entendu les pas se rapprocher.

Et alors, une horrible pensée envahit tout mon être.

Je ne sais pas si vous avez suivi, mais pour moi, maintenant, c’est clair, les rideaux ouverts, c’était pas de la négligence.

Ils ont forcé la main à la nature.

Ils ont profité de la canicule pour accélérer le processus.

Bordel de merde !

Ils sont en train de tuer les vieux À petit feu !

 

Je fonce directement vers l’entrée. En me voyant arriver, les infirmières m’interpellent :

- Hé ! Vous n’avez rien à faire ici !

- Comment êtes vous rentré ?

Je les fusille du regard et ne voyant ma mère nulle part dans le couloir, je hurle :

- Je veux voir ma mère !

- Vous…

- TOUT DE SUITE !

- Monsieur, je vais vous demander…

Je l’attrape par les épaules et la secoue de toutes mes forces, hors de moi :

- Où est-elle ? Qu’est-ce que vous avez fait ?! BORDEL QU’EST-CE QUI SE PASSE ICI ?!

L’autre reste tétanisée pendant un instant et puis elle se met à hurler de concert avec celle que je secoue comme un forcené :

- Arrêtez ! Mais vous êtes complètement fou, arrêtez bon dieu !

- Vous êtes malades, je susurre, comment… mais… MAIS POURQUOI AVEZ-VOUS FAIT ÇA ?! HEIN ?

Deux vieux sont sortis de leur chambre et nous regardent d’un œil amusé. Je lâche l’infirmière, ou plutôt je la pousse, je ne me contrôle plus. Maman devrait être dans le couloir, mais à part les vieux et les deux infirmières qui se ruent vers la sortie en appelant au secours, il n’y a personne. 

Je fonce vers les portes aux noms fleuris, les ouvre à la volée, une par une, elles sont toutes vides et sont plongées dans l’obscurité.

Et puis, alors que j’entends Carlo m’intimer l’ordre de ne pas bouger d’un poil, je tombe sur Maman dans une chambre qui ne doit pas être la sienne puisque qu’un petit vieux est allongé dans le lit, bafouillant des propos incompréhensibles. La peur déforme son visage, les rideaux ondulent encore, quelqu’un vient de les ouvrir. Je reste débout, interdit. Maman qui trifouillait les perfusions se retourne et me sourit de toutes ses dents, en murmurant : « enfin, te voilà… »

Elle ferme les rideaux, et, se penchant sur le lit, elle dit gaiement : « tu peux remercier mon fils Gaston, c’était moins une ». Elle s’approche de moi et me caresse la joue du revers de la main. Je suis tétanisé. Je ne suis pas sûr de bien comprendre. Je ne veux pas.

Carlo me chope par la nuque et me fait une clé de bras, je tombe à genoux, Maman me regarde avec un sourire de dément et des yeux dans lesquels étincelle un truc pas net. Un regard complètement halluciné.

« Tu t’inquiétais pour ta mère mon petit ?... J’en étais sûre, tous ces morts… c’est effrayant non ? ».

Ma vision s’assombrit, j’ai l’impression de tomber dans un puit sans fond. Un rond de lumière s’éloigne au dessus de moi et bientôt je me retrouve plongé dans les ténèbres.

Dans un noir total.

 

Je me réveille en sursaut.

Chloé me caresse les cheveux et me passe un gant de toilette humide sur le front. « De la fièvre pendant la pire canicule qu’on ai eu, me dit-elle d’un ton absent, on peut dire que t’es pas vernis ».

Je me redresse sur un coude, j’ai la tête qui tourne, et des frissons me parcourent le corps comme des décharges électriques. Je souris à Chloé comme je peux, la tête encore emplie de cet horrible cauchemar. J’ai l’impression de voir des fleurs fanées peintes sur les murs. Je ne sais pas bien où je suis. J’essaie de reprendre mes esprits.

Chloé me serre fort dans ses bras. Je la repousse doucement et me redresse un peu plus.

Je suis couché à même le sol. Il est vert.

Je sens une présence derrière moi et quand je tourne la tête je vois Carlo et Victor qui discutent vivement. Je les regarde fixement pendant une minute qui me parait durer une éternité, je ne suis pas sûr de comprendre.

Et puis Victor s’approche, s’accroupit à côté de moi et, les yeux baissés, il me dit que je pourrais voir ma mère demain matin à la première heure.

Je fronce les sourcils.

Sa voix est à peine audible quand il reprend :

« On… on vient juste de l’emmener au poste ».

La chaleur m’étouffe, je sombre à nouveau.

 

 

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04 mars 2009

- DES BRIQUES ROUGES SANG AU FOND DU FLEUVE -

Et qu’est-ce que tu fais des types qui mangent des briques et se noient dans le fleuve ?

Et pourquoi tu ne dis rien, pourquoi personne, jamais, ne dit la vérité, réellement, dis moi pourquoi ? Tu ne sais pas hein ?

TU SOURIS ?

Et tu te sens bien ? Je veux dire, vraiment, s’il fallait que tu dise ce que ton être ressent tout au fond, dis moi, tu trouverai que tout tourne rond ? Tu trouves pas TOUT ça un peu dégueulasse ?

T’as pas quelque chose qui remue, qui hurle et qui griffe dans ton ventre, parfois, et qui soulève des questions assassines et sans réponses ? Vraiment ?

Et tu ne t’es jamais demandé comment et pourquoi, et ce qui fait qu’on est capable d’imaginer tout ça, et pourquoi certains avalent des briques rouges sang et s’en vont couler au fond du fleuve gluant ?

Tu te drogues ? Réponds ! Est-ce que tu te drogues ? Tu vois la vie en rose ? Alors comment fais tu, à quoi tu carbure, avec quoi tu t’éclates et qu’est-ce qui te fais survivre ?

Et tu préfères le sucré ou le salé ? 

Je suis fatigué, tu sais, je suis fatigué. Je n’ai pas dormis. Je ne dors plus. J’ai trop de temps à perdre. Je vis avec mon temps et je le perds. Je ne fais rien ? J’ai peur.

Je suis avec toi ici, et on sait tous les deux qu’on va crever un de ces quatre, d’une mort stupide et ridicule, que le royaume de Dieu c’est des conneries et que notre seul salut c’est de cramer au soleil, imbriqués les uns dans les autres, les yeux exorbités, avec une déferlante d’acide dans les veines et de la morphine pour tous.

Pourquoi on ne part pas ? Hein ? Pourquoi on reste ici à se geler le cul, à vivre dans un monde qui n’existe plus et qui n’a aucun intérêt ? Et pourquoi t’allumes la télé, putain, POURQUOI EST-CE QUE TU VIENS D’ALLUMER CETTE FOUTUE TÉLÉ ?!

Tu m’écoutes ? Il faut qu’on s’en aille tu comprends, qu’on disparaisse, qu’on s’évapore.

Hein ? Oui bien sûr ! Mas oui bien sûr qu’il y a malgré tout des choses fabuleuses, des parfums enivrants, des corps superbes, des sourires ravageurs et des plaisirs atroces.

Bien sûr…

Mais qu’est-ce qu’on en fait ? Qu’est-ce qu’on fait ?

J’aurais voulu vivre quelque chose tu vois, je ne sais pas, que quelque chose se passe et m’emporte, que… Que… Tu n’es pas fatigué ? Je n’en peux plus. J’ai sommeil. J’ai froid.

J’ai la sensation de ne pas exister. Je crois que rien ne sert à rien.

RIEN.

D’un côté c’est rassurent c’est sûr ; c’est ce que je pensais au début… Mais alors bon, finalement, c’est un peu triste non ?

Pif paf boum bim, un beau jour le corps dit merde, une voiture nous écrabouille, la mémoire s’effiloche, on chie du sang, on meurt, doucement, bêtement, on s’écrase le crâne en glissant sur une plaque de verglas… C’est… C’est horriblement pathétique non ?

Il faudrait aller là où le verglas n’existe pas, tu ne crois pas ?

Il faudrait se jeter tout entier dans un grand feu, oublier, se perdre, devenir serpent, rôtir au soleil et bouffer des musaraignes. Je… Donne moi une cigarette tu veux ?

Ouais ouais bien sur, y’a la musique, t’as raison, mais enfin, peut être qu’écouter la mer et le cri des autruches ça nous suffirait non ? Et puis t’as qu’à chanter et… Mouais… Non, c’est vrai je vais un peu loin, ok, oui, la musique, heureusement. On n’est pas encore tout à fait mort.

C’est que je me sens seul tu comprends ? Je me sens seul, j’ai froid et je suis fatigué. Vraiment, je suis fatigué de cette alternance d’humeur à la con, d’envie de rire et de mordre, de briser quelque chose et de disparaître.

Parfois on pleurerait la vie en regardant filtrer le soleil à travers les branches d’un jeune arbre et éclater sur une toile d’araignée pleine de rosée perlée et lumineuse et… et parfois on la détruirait cette toile, avec un mépris cynique et désabusé, avec la merde au fond de yeux et les nerfs hypertrophiés, et la colère, la peur et la bêtise. Putain !

Tu dors ?

Dis moi quelque chose. DIS MOI QUELQUE CHOSE ! N’importe quoi…

Hein ? Parle plus fort. Aies le courage de tes opinions. Je quoi ? Ah ah ! Je sui fou ?!

Bah peut être oui.

Ou ptêtre bien que je suis parfaitement lucide et que tu n’es qu’un petit con. Va savoir.

On a même sûrement raison tous les deux.

Arrête de tripoter cette télécommande bon sang ! Le nombre de chaînes ?! Non mais tu te fous de ma gueule ? Tu m’écoutes au moins ? Mouais… Mais j’en sais rien moi, je l’allumes jamais c’te saleté. Non, c’est ton grand père qui me l’a laissé.

Des chaînes… ça porte bien son nom. Il pourrait il y en avoir dix ou deux mille, ça te rendrait toujours aussi con.

Tu ne crèverais pas plus lentement.

C’est un paradis pour décervelés qu’ils te proposent tu sais. Il faut faire attention.

Ils t’offrent le luxe de t’abandonner complètement, de ne penser à rien, de t’abîmer dans la contemplation stupide d’images artificielles et meurtrières, ils t’offrent l’ablation immédiate de ton cortex, la mise aux enchères de ton cœur et, si tu ne fais pas attention, ils pourraient te proposer toutes tes viscères sur un plateau de fer blanc, arrosées d’eau de cologne bon marché, avec une date de péremption truquée et, tout ça, sans même que tu ne t’en rendes compte, affalé dans la mollesse, devant ta télé à la con.

T’en as qui avaient des choses à dire, à montrer, à offrir, des baisers, des peintures et des livres, des idées et des révolutions ou juste un mot, et puis… Et puis rien.

Ils sont morts, simplement, sans avoir vécu.

Chienneries.

On est vite absorbé par la bêtise, par la médiocrité, par la fainéantise et la facilité.

Faut faire bien attention.

C’est comme de se plonger dans une grande cuve en cuivre remplie d’huile tiède.

C’est dégueulasse, mais quand on y est, quand on s’est laissé couler à l’intérieur, tout est si facile, si doux, si trompeur, si simple, si… arrêté. Y’a plus rien à faire, plus rien à penser, à prévoir, à imaginer, à vivre, putain ; y’a plus rien à vivre mais c’est FACILE, c’est si tristement facile… Ça se faufile dans les veines et fait son œuvre. Doucement, par paliers, par petits bouts, sans qu’on se rende compte de quoi que se soit ; on est grignoté par l’immobilisme trompeur et la tranquillité sournoise, et puis, on meurt sans même le savoir.

C’est comme ça que beaucoup crèvent avant trente ans, sans cicatrices, sans questions, les cheveux bien peignés, le sourire éclatant, et le plan de carrière bien lancé.

Tu ne dis rien. T’as mal ? Tu t’en fous ?

Quoi ? La télé ? Non mais t’as que ce mot à la bouche ou quoi ?

Mais non ! Non non, ce n’est qu’un exemple, ça ne fait qu’illustrer le monde dans lequel tu vis, crées et entretiens. Ce monde où tu mourras de ne pas avoir essayer. Ce monde qui nie, qui ment et qui trompe.

Voilà ce qu’ils t’offrent, la peur, l’ennui, l’anti-pensée et l’immobilité absolue d’un cadavre d’escargot en plein désert.

Personne ne t’attends tu sais, personne n’en a rien à foutre.

Tu ne dis rien ? Non, bien sûr… Tu ne vois pas hein ? Tu ne veux pas. Tes yeux sont tristes et mornes, et tu t’en fous n’est-ce pas ? Ils t’ont déjà tout pris.

Tu sais je te dis tout ça mais c’est parce que je suis le premier à m’être fait avoir. Je suis paresseux, médiocre, peureux. Je ne suis personne et RIEN, RIEN NE BOUGE.

Avec tout ce qu’on peut faire, tout ce qu’on peut imaginer, tout le plaisir qu’on peut prendre et donner ; nous voilà réduits à se masturber devant des images, à acheter à crédit des maisons sans fenêtre et à vivre sous terre finalement, tremblants de peur devant les autres, fondus dans un canapé défoncé.

Pourquoi on se trahit, pourquoi on n’essaie pas, putain, pourquoi on se saborde et pourquoi on vit BORDEL, pourquoi toute cette merde, tout ce flanflan incroyable si c’est pour devenir une poule peureuse et docile ?!

Sans cerveau et sans mystère.

Pas de secret, pas de rêve, RIEN.

Moi je veux mourir avec tous les os brisés, le goût de toutes choses dans la peau, et le cerveau en corolle, les lèvres pleines et épanouies, l’odeur des femmes et le souvenir des choses, le soleil, les fruits et le miel.

Et puis, tu vois…

Hein ? Quoi ?

Ouais je sais, je vais pas tarder…

Je t’emmerdes c’est ça ?

Qu’est-ce que tu dis ?

La grève des transports ? Ah bon. Non je savais pas.

Bon… Va falloir que j’y aille alors…

Si seulement y’avait aussi la grève à l’usine…

Bah oui. Tu savais pas ? Oui, à l’usine de traitements des déchets.

Tu…

Passe le bonjour à ta tante.

Faites comme chez vous.

Et bonne journée !

 

Posté par Clement M à 04:34 - - TEXTES POUR RIEN - - Commentaires [2] - Permalien [#]

02 mars 2009

Si vous n'aviez pas remarqué...

Je m'amuse bien avec mes pastels secs...

Posté par Clement M à 11:26 - Blabla divers - Commentaires [1] - Permalien [#]