Si les feuilles meurent...

des nouvelles, poèmes, romans, mots, point, espaces et virgules et tout le tralala...

25 février 2009

- Concrete Jungle -

Un tombeau de béton

Nimbé d’un air triste

Ruisselant d’une bruine acide

Parcouru en tous sens

Par des ombres fuyantes

Et pressées

Toujours

 

Temple obsolète

De la vision étriquée

D’un animal moche

Malin et prétentieux

Charriant les cris

Les râles et les pleurs

S’exhibant aux lueurs crues

De milliers de lumières

Qui éclatent un peu partout

Des coulées de bitumes

A l’infini

Et parfois

Au coin d’une rue

Un arbre essoufflé

Perdu

Une nuée de mouches

D’aluminium

Qui rugissent

Et papillonnent

Qui crachent

Des nuages noirs

Suffocants

Et hurlent en diapason

De leur cor strident

Le règne déclinant

De leur maîtres

 

 

Un cauchemar éveillé

Fuit par les étoiles

Où la nuit n’existe plus

Des carcasses vides

Qui tendent la main

Les regards durs

Qui font semblant

Des êtres immondes

Et sanctifiés

Et les livres qui

Peu à peu

Disparaissent

Dans un brasier

Multicolore

Et

Collectif

Des images vides de sens

Des espoirs qui se rendent

Sans résistance

Aucune

Des os qui s’entrechoquent

Des cultes qui émergent

Des frissons maladifs

Des vies qui pleurent

Des yeux qui hurlent

Des oreilles qui ne voient plus

L’aberration vile et

Inutile

D’une vie cimentée

Et cloisonnée

D’une mort dans un cirque de

Pierres plates

Et comme dernière demeure

Enfin

Toujours

Le béton brut.

 

 

C’est là que je suis né,

Que j’ai appris

À faire semblant

Et j’ai faillit

Vivre ce temps

Sans question

Et sans rêverie

Mais je le jure

Et je le crache

Sur tous leurs Dieux

Je rêve d’un incendie

Haut comme les cieux

Et

Si tout n’a pas brûlé

Avant que je ne parte

J’irais crever

Là haut

Sur la colline

Loin du ciment

Perdu au fond des vignes

Au plus noir de la nuit

Et des étoiles

Peinture vibrante

Sur une toile

Pleine de vie

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03 décembre 2008

- Résurrection - 1

1. Se défaire des grognements,

des étoiles et du vide

et s’offrir un feux d’artifice,

flamboyant.

 

 

Je venais de m’arracher à mon lit,

sans trop savoir pourquoi ;

j’avais la tête lourde et douloureuse

de mauvais vins, de nuits blanches

et de tous ces projets avortés ;

le ciel était d’un rouge sanglant,

et le soleil,

passant derrière les immeubles,

affichait un petit sourire narquois,

« salut pauvre con »,

semblait-il me dire,

et,

sur la gazinière,

biens au chaud,

mes œufs gargouillaient,

agités de soubresauts,

leur transparence paisible se muant rapidement

en un blanc laiteux

et plus solide que moi.

 

Par la fenêtre embuée et sale

je les voyaient en bas,

dans la rue,

attendant religieusement

un tram,

la vie,

quelque chose ;

ces braves gens qui s’agitaient,

qui bavardaient,

qui vivaient en quelque sorte.

Parfois y’en avait un

qui partait d’un grand éclat de rire

mais c’était rare

et plein de ratures ;

ils rentraient de l’usine,

allaient voir leur maîtresse,

sortaient des égouts ;

certains pleuraient en silence,

et puis des cris,

parfois,

autour des poubelles,

arrachaient aux plus sadiques

un sourire mauvais.

 

Je n’en ratais pas une miette.

 

J’avais été me faire couler un bain brûlant,

et,

de retour dans la petite cuisine,

les œufs avaient brûlé

et,

dehors,

la nuit épaisse les avaient tous emportés,

ils avaient disparu,

j’étais seul.

 

J’ai frotté mes yeux gonflés,

j’ai ri doucement sans vraiment savoir

pourquoi,

et puis,

j’ai soufflé sur les flammes bleues

qui achevaient de mordre mon petit déjeuner ;

j’ai humé le gaz qui sortait furieusement par les petits trous ;

l’odeur n’était pas aussi forte que je l’aurais cru.

Moi non plus.

 

Je suis resté pétrifié quelques minutes ;

par la fenêtre opaque j’ai voulu voir quelque chose,

un signe, une étoile, un mot,

mais rien, du noir,

c’est tout ;

j’ai ouvert en grand

les autres brûleurs,

et fais ronronné le four,

et puis j’ai choisi une musique d’Apocalypse ;

le volume était si fort que le sol tremblait en vagues successives,

c’était bon.

 

J’ai été me couler dans le bain,

et j’ai compter à voix haute,

un,

deux,

trois,

quatre,

et ainsi de suite,

sans rien oublier,

j’ai compter à voix haute,

en attendant l’explosion.

...

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- Les chiens - 1


L’eau se brouilla au contact de l’anisette.

Ou bien c’était l’anisette.

Jeannette ne mettait pas tellement d’eau.

Elle porta la bouteille devant ses yeux et la déception empoisonna son visage parcheminé. La bouteille était presque vide. Elle trembla. Elle roula jusqu’à la cuisine où elle attrapa un grand saladier, le mit sur ses genoux et revint s’installer devant la table de la salle à manger. Elle y posa le saladier, bu une gorgée dans son verre et tourna la tête vers le mur de gauche. Un grand miroir tout piqueté la reflétait presque entièrement. Aussi usé qu’elle.

On y voyait la silhouette frêle d’un buste humain sur des roues fatiguées. Son fauteuil roulant semblait se fondre dans son corps en une sorte de centaure mécanique. Elle voyait mal. Les masses se mélangées. Ses lunettes étaient depuis longtemps inadaptées à sa vue et elle n’avait rien fait pour améliorer la situation. Au fond d’elle-même, elle s’était résignée à ce flou perpétuel. Elle en était même rassurée car elle ne pouvait alors, distinguer les détails de sa décrépitude, même si, au fond d’elle même, elle se savait ratatinée, frêle, molle et ridée jusqu’à l’os.

Elle fit mine de cracher vers le miroir.

La connaissance de cet état de fait la bousillait déjà suffisamment. Elle aimait la douceur mensongère que prenaient ses traits dans le grand miroir, à travers ses yeux malades.

Elle aimait le mensonge. Elle ne voulait pas se voir.

Elle s’envoya une grande rasade d’anisette et détourna les yeux du miroir pour les poser sur un gros sac de riz éventré sur la table. Elle sortit un petit calepin de sa blouse, tourna quelques pages, et répéta plusieurs fois en marmonnant : « 50147… ». Puis elle ferma le calepin, le rangea dans sa blouse, jeta un œil au miroir, but une lampée d’anisette, et reprit ses comptes. Elle attrapa un grain de riz et le lâcha dans le saladier.

- 50148… 50149… 50150…

Elle en était à 50261 quand le verrou de la porte claqua et que Jérôme rentra de sa nuit de travail, usé, l’œil vitreux et de profondes marques noires qui lui mangeaient les joues en guise de cernes.

La vieille femme le regarda à peine, fit une moue agacée quand Jérôme lui dit bonsoir, et lança bien fort pour lui faire comprendre qu’elle était occupée :

- 50262.

Il remarqua sur l’épaisse table de chêne, la bouteille d’anisette presque vide et soupira à l’idée qu’ou bien sa grand-mère s’était vraiment beurrée aujourd’hui, ou bien Hugo avait encore tapé dans sa bouteille et que ça avait du la foutre en rogne. Contournant sa grand-mère pour aller chercher un verre d’eau dans la cuisine, il sursauta et s’arrêta, interloqué lorsqu’il vit un chien, couché près de sa grand-mère et qu’il n’avait jamais vu.

Ils n’avaient pas de chien.

Avec ses grandes oreilles pointues et son pelage moucheté de noir, de blanc et de variation d’ocre, il faisait penser à un chien sauvage ou une hyène, quelque chose comme ça. Sûrement un bâtard, se dit-il.

- C’est bien ça ! Tu t’es trouvé un nouveau compagnon Grand-mère ? demanda-t-il.

Elle ne leva même pas la tête, laissa tomber un grain de riz dans le saladier et dit encore un peu plus fort :

- 50267…

- Grand-mère ?

- 50268…

- Éh ! Grand-mère ?

- 50269…

- Oh, et puis merde ! dit-il en s’éloignant.

Une main sur la poignée de sa porte, il se retourna brusquement et vit le chien qui le fixait de ses grands yeux jaunes. Cela le mit terriblement mal à l’aise, son dos se couvrit d’une mince pellicule de sueur glaciale et, saisi d’une peur panique, il détourna la tête et entra dans sa chambre.


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27 novembre 2008

- Une Clope - Lecture interactive

Voilà, petit test de lecture "interactive".


Cliquez ICI pour lancer la lecture.


Si ça ne marche pas, installez le plugin shockwave en suivant ce lien.

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29 octobre 2008

- HAROLD -


Cliquer ci-dessous pour lancer l'animation (enfin ce qui bouge hein, rien de transcendant...)

HAROLD



Si vous ne pouvez pas lire le fichier c'est que vous n'avez pas le plugin shockwave,
voici un lien pour le télécharger sur le site officiel d'adobe
Il se peut aussi que votre navigateur bloque la nouvelle fenêtre qui s'ouvre, dans
ce cas, autoriser les pop-up dans les options en haut à droite.

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27 octobre 2008

- Tout va bien, merci ... -

schizo_horizon__alati_text





















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01 octobre 2008

- PRINTEMPS -

Tu regardes les bourgeons étouffer sous la neige ?

Tu te mens, tu voudrais, mais tu le vois bien :

certaines choses sont contre nature.

Tu vois les branches pleines de fruits morts-nés et c’est frustrant hein ?

Tu voudrais chasser cette neige dégueulasse,

bon sang, tu te dis que c’est le printemps,

tu voudrais voir les arbres reprendre vie ;

tu crèves pas un peu dis moi ?

Comment tu comptes t’y prendre ?

Qu’est ce que tu vas faire ?

On n’a pas d’échelle, je veux dire, de béquilles, et

personne ne te soutient dans l’ombre.

Tu crois que c’est un jeu ?

T’as vu ces moineaux crever de froid et tomber des grands arbres nus ?

Et ils voudraient nous faire admettre que tout est normal,

que ça coule de source cette glue dégueulasse avec laquelle ils ont tout figé.

Ils avaient déjà tout pris, tout brûlé, tout modifié avant qu’on ne vienne.

J’ai peur qu’il n’y ai rien à faire, que ce soit déjà terminé,

mais essaies, vas-y,

secoue l’arbre et on verra bien si les bourgeons ont survécu.

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26 septembre 2008

- TES DÉMONS -


Les connais tu,

ces êtres multiformes

qui s’agitent et qui hurlent,

qui complotent et ricanent,

qui se payent ta tête et te grignotent

doucement,

sans même que tu ne t’en aperçoive,

là,

tapis douillettement au fond de ton ventre ?

 

Les sens tu, au moins ?

Les entends tu ?

Écoute bien.

Écoute les !

 

Ils te racontent en une litanie obsédante

tes échecs et tes peurs,

et la mort qui rode,

et la paresse molle que tu t’acharne à entretenir,

les traumatismes et les mensonges que tu t’inventes,

et ces jours sans fin qui te tirent inexorablement,

au fin fond des abysses.

 

Il fait noir, là en bas ;

c’est humide et poisseux,

et,

tu voudrais remonter.

 

Mais le veux-tu seulement ?

Essaies tu ?

Tu mendies une bouffée d’air,

une caresse,

un avenir,

sans y croire,

et ce faisant,

tu les agrippes un peu plus,

ces êtres multiformes,

tu leur confies ton cœur étranglé,

et tes yeux devenus opaques.

 

Ils t’entraînent tout au fond, là bas,

et tu leur donnes la main,

en faisant mine de fuir.

Tu te mens si bien.

Tu trembles comme une feuille,

et finis par les prendre à bras le corps,

rassurants qu’ils sont,

remplis d’un désespoir puissant,

tu leur offres tout.

Parce qu’alors, au moins, tu vis.

Tu sens.

 

Mais vas-y,

fais comme il te plaira,

continue donc à enfoncer le canon usé

d’un fusil sans nom,

bien au fond dans ta gorge,

sans y penser,

sans le vouloir,

les joues mouillées,

en ne pensant qu’à ça.

 

Tu crois que c’est fini,

que ça ne sert à rien,

qu’ici bas rien n’existe et

que tout s’embrase sans toi

et sombre dans l’oubli.

 

Tu devrais peut être les écouter un peu mieux,

essayer de comprendre leurs jeux funestes,

plutôt que d’y jouer.

Tu devrais prendre le temps de souffler un peu,

d’oublier, de digérer,

de les reconnaître pour ce qu’ils sont.

Parce que ce ne sont pas des démons,

et tu ne subis pas quelque maléfice éternel.

Tu les as créé,

tu les entretiens,

ils sont en toi,

tu les y as installé.

Bon gré mal gré.

Ni magie,

Ni destinée.

Il n’y a qu’eux et toi,

et ce que tu crois,

et ce que tu veux.

 

Alors, fais quelque chose,

Ne les laisse pas te digérer,

ne te laisse pas faire.

Observe,

écoute et sens.

Éloigne toi,

sors donc un peu de ton corps,

et de là-haut,

regarde cette foule de monstres

qui te fixent avec une haine brûlante,

et te renvoient ta propre haine

celle que tu te voues,

sans le savoir,

éperdument.

 

Tu devrais essayer pour voir,

de les piétiner, de les tordre,

de les goûter et les mordre,

de les regarder bien en face,

de les voir pour ce qu’ils sont.

 

Ces êtres sournois et multiformes

que tu fuis, et qui t’acculent,

qui te créent et te détruisent,

avec lesquels tu te confonds

dans une eau trouble

et empoisonnée,

avec un délice morbide

et une joie déprimante.

 

Tu devrais t’arrêter quelques temps

et les identifier un à un,

tu devrais les saluer,

les écouter et les comprendre.

 

Et puis t’en débarrasser ;

sur une estrade lumineuse,

il serait temps que tu les pendes.

 

 

 

 

 

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19 septembre 2008

Oui oui ça travaille...


Il n'y a pas eu grand chose de nouveau depuis longtemps, et si l'on peut croire, à raison, à un certain relâchement passager, c'est aussi parce que je me suis lancé dans quelques "gros" projets. Longues nouvelles ou courts romans ou même qui sait longs romans, bref voilà le premier paragraphe (bientôt beaucoup plus) de mon prochain roman ( qui n'a pas encore de titre ) :

Lorsqu'enfin le soleil se leva à l'horizon, la ville était déserte.
Il y régnait un silence total, à peine troublé par quelques cris d'oiseaux. L'air était doux et un vent
léger venu de l'océan finissait d'emporter le parfum nauséabond qui saturait l'air depuis la veille au soir. De jeunes feuilles frémissaient sous la brise, toutes à leur bonheur, s'offrant délicatement aux premiers rayons du soleil.
Il régnait à cet instant, malgré les cadavres qui jonchaient les trottoirs, un climat d'harmonie et de paix. Comme si la vie
éclatait à nouveau, libre et sauvage, après qu'on l’eût souillé pendant si longtemps.



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28 avril 2008

- ACCIDENT (S) -

Le bus avait freiné trop tard.

Sur la chaussée trempée, le reflet de ses phares semblait fou. Un crissement de pneu déchira l’air pendant de longues secondes et puis il y eu un choc. Un choc sourd. Et alors qu’on avait la sensation de toujours l’entendre, un petit corps vola dans l’air, décrivant une courbe parfaite, et vint s’écraser sur une voiture en stationnement, à vingt mètre du bus. Le pare brise éclata sous le choc et des éclats lumineux s’envolèrent vers le ciel et se dispersèrent tout autour du petit corps désarticulé. L’alarme de la voi­ture retentit à travers la nuit.

L’enfant glissa doucement du capot et se tassa sur les pavés hu­mides. Un fin filet rouge coulait de son visage.

Pierre sortit de son bus en titubant, fit quelque pas en avant, le visage livide, décomposé. Il prit appui sur le toit d’une voiture, leva la tête vers le ciel noir, semblant chercher quelque chose. Prit de tremblements convulsifs, il esquissa un pas vers le corps et s’écroula sur le sol. Son hurlement rugit à travers sa gorge serrée et s’éleva dans l’air poisseux.

L’enfant était mort.

 

*

 

Il arriva, cinq minutes plus tard, deux voitures de police et une ambulance, toutes sirènes hurlantes.

Le bus lui, n’était plus là.

Les flics, médusés, écoutaient quelques témoins expliquer comment le chauffeur, après avoir poussé un hurlement atroce, était remonté dans son véhicule, comment il avait empêché la dizaine de passagers de descendre, les menaçant selon certains d’un couteau, selon d’autres d’une batte de base ball. Et il était partit. Tout simplement.

Les témoignages étaient difficiles à authentifier aux vues du lieu de l’accident. Il y avait, dans un périmètre de moins de cent mètres, quatre rades qui dégorgeaient chaque soir à cette heure-ci de poivrots de la pire espèce.

L’enfant, qui ne devait pas avoir plus sept ans, était encerclé par une masse compacte dans laquelle la police avait des difficultés à se frayer un passage. Les charo­gnards avaient bondis, attirés par l’odeur du sang et du tragi­que, et observaient en chuchotant l’ange foudroyé. Celui-ci avait terminé sa chute dans une position grotesque et maca­bre, presque assit, une jambe à l’envers, plongé dans une flaque carmin, et avec une matière noirâtre, visqueuse, suintant de ses beaux cheveux blonds.

Il avait presque l’air vi­vant.

C’était horrible.

Lorsque le corps, rappelé par la gravité finit par s’effondrer dans un léger froissement de vêtements, un vague bruit spongieux et quelques craquements à peines audibles, on entendit la populace retenir son souffle et certains s’écartèrent. C’était trop.

Bientôt les policiers eurent raison des voyeurs et un semblant de périmè­tre de sécurité fut établit. Un jeune flic, les yeux humides et cernés, les traits déformés par l’horreur, ne pu se contenir d’envoyer son poing meurtrir la chair d’un des vautours qui refusait obstinément de s’écarter et mentait grossièrement en prétendant connaître l’enfant. L’altercation fut vite maîtrisée et on em­mena le petit corps brisé, protégé des regards anthropophages et hallucinés par un linceul blanc qui ne tarda pas à virer au rouge.

Le brancard fut placé dans la l’ambulance et les infir­miers suivirent, le visage pâle et l’œil éteint. Les gyrophares balayaient l’espace et peignaient les murs à intervalles réguliers, de bleu et rouge.

Quelqu’un, quelque part, pleurait.

L’ambulance se mit en marche dans un sursaut et aussitôt tout le monde se dispersât. Les cannibales étaient repus, et retournaient noyer leurs misères dans un verre de rouge.

Le spectacle était fini.

 

*

 

Au comptoir du Bistrot du Coin, les avis convergeaient tous en une seule voix unanime et furibonde : il fallait que le salaud paye ! Le patron, exceptionnellement, lança une happy-hour afin que les poivrots puissent facilement se remettre de l’évènement.

On chercha avidement des informations sur l’accident mais malgré les quatre-vingt-quinze chaînes disponibles dans le bar, rien, aucun journal, aucune dépêche n’y faisait allusion.

C’était trop tôt.

Déçus, les clients ne se laissèrent pas abattre pour autant et entreprirent de raconter pour la dixième fois ce qu’ils avaient vu, chacun essayant de sublimer son récit, y ajou­tant moult détails inventés ; du plus mauvais goût.

S’il eût été à ce moment là, quelqu’un de censé dans le bar, il aurait certainement mis le feu au bâtiment, après avoir piégé tout le monde à l’intérieur.

 

*

 

Pierre suait à grosse goutte. Son bus dévorait la route et il n’avait pas l’impression d’y être pour quoi que ce soit. Son cerveau carburait encore plus vite, sans pour autant se fixer sur une idée précise ; il voyait parfois un visage adora­ble, orné de cheveux blond poisseux de sang qui le regardait droit dans les yeux, parfois les contours indistinct d’une femme en pleine crise de nerf, sans savoir s’il s’agissait de la mère du petit ou de sa propre femme qui s’apprêtait à sauter par la fenêtre.

Il savait qu’il fallait faire demi tour, mettre fin à cette masca­rade, se montrer responsable de ses actes, mais enfin MERDE ! il roulait normalement lorsque l’enfant avait sur­git d’une ruelle, invisible. Il n’avait compris ce qu’il se pas­sait que lorsqu’il avait vu l’éclat des cheveux blond dans les phares, le pied déjà en train d’écrabouiller la pédale de frein, tout en essayant de ne pas envoyer le bus dans le décor. Il avait su, et avait vu exactement ce qui s’était produit, comme au ralenti, il avait sentit le corps rebondir sur la carrosserie, il avait vu s’envoler l’enfant et savait à ce mo­ment que la mort était venu poindre sa sale gueule dans son monde.

D’énormes larmes lui roulaient sur les joues sans même qu’il ne s’en aperçoive et le bus continuait à avaler l’asphalte comme un dément.

À l’arrière les gens commençaient à chuchoter entre eux.

 

*

 

En sortant du Bistrot, ils s’étaient rapidement répartis dans les véhicules. Ils avaient quatre voitures et une fourgonnette. Ils étaient excités comme des puces, les yeux fous et brillants, la langue pendante et le goût du sang plein la bouche. Ils se sen­taient bien, pleins d’une fierté mensongère, convaincus d’être les messagers de la loi, ceux par lesquels la justice serait faite. L’envie de faire du mal, de voir couler le sang était là, et l’excuse ne pouvait être meilleure. Ils s’étaient armés comme ils avaient pu et agi­taient en l’air leurs matraques de fortune, en poussant des cris rauques et étonnamment aigus. Comme pour un rodéo.

Ce n’était pas par vo­lonté de justice qu’ils se mettaient en route, c’était leurs misères quotidiennes qui leur creusait de grands trous dans la tête et qu’ils remplissaient avec toutes les merdes qu’ils voyaient et toutes les bouteilles qui passaient à leur portée, c’était leurs saloperies de vies qui rendaient à chacun leurs instincts les plus dégueulasses.

Et cette quinzaine de types, ivres morts, savaient se men­tir mieux que personne et ils partirent en hurlant, convain­cus du bien fondé de leur chasse à l’homme.

 

*

 

Ça faisait presque une demie heure qu’ils s’étaient lancés à sa poursuite et ils ne savaient toujours pas où était ce foutu bus. L’inspecteur Bourgon regardait par la fenêtre, la tête encore pleine de cheveux blonds sanguinolents. Il ne por­tait aucun jugement moral sur le chauffeur de bus, il ne savait pas qui il était ni l’état dans lequel il était au moment de l’accident ; tout ce qu’il savait c’est que c’était horrible, simple­ment abominable ; l’enfant avait une mère et celle-ci n’allait pas tarder à voir le corps de son fils, ça lui envoyait des coups dans les tempes et il n’arrivait pas à se concentrer, il devait ramener ce type devant un tribunal, c’était la seule certitude qu’il avait.

Il pensa à sa femme qui voulait désespérément un gamin. Si elle savait…

Lui, franchement, ne savait plus.

 

*

 

Franck bouillonnait d’impatience. C’était son heure. Il al­lait pouvoir goûter à la gloire. Ou tout du moins à un semblant de reconnaissance et un article élogieux dans les faits divers des journaux locaux. Ce fils de pute de chauffeur complètement barge, il allait te le casser en deux, il allait sauver tous ces gens qui tremblaient de peur au fond du véhicule et livrer le criminel aux autorités compétentes. Il lui suffisait de saisir sa chance, de profiter d’un moment opportun pour se rappro­cher sans que l’autre ne le voie, et puis quand il serait suffisamment proche, il lui sauterai dessus par surprise et lui ferait une clé de bras, et vite vite il attraperait le volant et écraserait le frein. C’était la seule partie de son plan qui lui paraissait hasardeuse, mais enfin, il se débrouillerait. Il n’avait pas peur, pas vraiment, mais il ressentait une cer­taine angoisse, une urgence, il fallait qu’il passe rapidement à l’action parce qu’il y avait ce type au fond du bus qui avait l’air de penser exactement comme lui, mais pas de bol mon gros, pensa t-il, c’est mon morceau de bravoure, c’est mon moment, alors garde toi bien de venir faire ton héros, JE vais être dans le journal !

Et l’autre au fond, Didier, pensait effectivement exacte­ment à la même chose en se mordillant les lèvres.

 

*

 

Les sirènes de polices déchiraient la nuit ça et là, la campa­gne était pleine d’ombres mouvantes, d’éclats de phares, de hurlements et de policiers fatigués. Ils avaient dressé des barrages sur les quatre carrefours principaux, ils allaient le serrer ce fils de pute, ils allaient l’arranger façon frustrés.

 

*

 

Pierre vit un éclat lumineux dans son rétroviseur et re­tint sa respiration. Il appuya encore un peu plus sur l’accélérateur et le bus fit un bond en avant, la petite route descendait et il prit rapidement de la vitesse, devant lui ses phares peinaient à trouer l’obscurité et l’air glacé qui rentrait par les fenêtres ouvertes fai­sait un bordel pas croyable, un rugissement de l’enfer à quatre degrés. Quand il jeta un nouveau coup d’œil dans son rétro, il vit encore l’éclat lumineux loin derrière, mais pas de gyrophare. Ça n’était sûrement rien. Il souffla un peu et ménagea son bus lorsque la route se mit à remonter d’un seul coup. Et puis, sortis de nul part, les phares vinrent frapper à nouveau sur sa rétine, étrangement proches et menaçants, ils arrivaient à toute vitesse dans la côte et bientôt il s’aperçut qu’il y avaient au moins trois ou quatre véhicules collés les uns aux autres, pas de gyrophare certes, mais un convois qui se rapprochait inexorablement. Il devina immédiatement qu’ils étaient là pour lui, il connaissait la région et ses pauvres bougres imbibés de douleur et de mauvais alcool, et, s’il ne s’étonna pas une seconde de voir ce convoi d’ivrognes lancé à sa poursuite, il senti la trouille lui remonter le long du dos et ses jambes se mirent à s’agiter toutes seules, si bien qu’il avait du mal à garder son pied sur l’accélérateur.  

Et puis, à travers le boucan que faisait l’air en s’engouffrant dans le bus, il entendit très nettement les pre­miers hurlements, une meute de bêtes féroces dégénérées attirées par le sang, jouasses et horribles à l’idée d’un lynchage au clair de lune. Merde. Il préférait encore les flics. Une bonne truffée de plomb avant de s’endormir.

Il appuya tant qu’il pu sur l’accélérateur et essaya de réfléchir à la situation, sans succès. Sa tête allait éclater, il commençait à en être persuadé, ou bien sous les coup de manches de pioche des charognards qui lui collaient au train, ou des matraques des flics, ou simplement à force de carbu­rer aussi vite.

Il ne savait pas quoi faire sinon s’accrocher au volant, es­sayer comme il pouvait de réfréner les tremblements qui agitaient son corps, regarder droit devant et rouler le plus vite possible, jusqu’à ce que quelque chose se passe.

 

*

 

À l’arrière du bus, les passagers aussi avaient aperçus le convoi et en parlaient en chuchotant, de peur d’attirer l’attention du chauffeur. Franck commençait à réaliser que sa chance allait lui passer sous le nez. C’était le moment d’agir. Tous les passa­gers s’étaient retournés et regardaient par la vitre arrière, s’interrogeant sur l’identité du convoi. Certains émettaient l’hypothèse de complices du chauffeur venus lui prêter main fortes. D’autres secouaient la tête, atterrés par de telles divagations, mais non c’était des flics en civil voilà tout, finale­ment personne n’était rassuré et tout le monde avait raison. Franck ne bougeait pas.

Les cris que poussèrent les poursuivants en arrivant à portée du bus mirent tout le monde d’accord, ce n’étaient pas des flics. Franck roula des yeux en croyant reconnaître le conducteur de la camionnette qui se rapprochait rapidement. C’était un de ces piliers de comptoir du Bistrot du Coin avec qui il se mettait une cuite de temps en temps en rentrant de l’usine. Il se mit à respirer plus fort, décidemment ça n’allait pas être facile, tout le monde semblait vouloir arrêter ce foutu bus et bordel de merde, c’était pas ce qu’il avait imaginé, les passagers eux même ne tenaient pas en place, il fallait qu’il passe à l’action.

Il se leva.

Il se mit à avancer à moitié accroupi, très lentement, essayant d’échapper aux yeux fous qui apparaissaient dans le rétroviseur de temps en temps. Il était encore à une bonne dizaine de mètres du chauffeur quand il sentit une main l’attraper par l’épaule et le tirer en arrière. Il tomba sur le dos et se retrouva nez à nez avec le grand type à lunettes qui se mordillait les doigts tout à l’heure, au fond du bus. Didier. Il tenta de se redresser mais l’autre le tenait plaqué au sol en appuyant de toutes ses forces sur ses épaules. Il lui lança un regard assassin, dans sa tête ça hurlait, bordel de merde, qu’est-ce qu’il faisait là cet abruti, il allait tout lui faire foiré, il FALLAIT qu’il soit le héro de cette histoire. Il en avait besoin, ce n’était pas seulement son ego, c’était les jurés qui l’attendaient la semaine prochaine au palais de justice, c’était eux qui devaient voir en lui un homme admirable, un courageux héro et non pas un soit disant ivrogne qui battait sa femme.

MERDE ! susurra-t-il entre ses dents serrés. L’autre lui plaqua une main sur la bouche et lui fit signe de la fermer.

 

*

 

Ils allaient se le faire. Ils allaient se payer ce chauffard. La camionnette ouvrait la voie et grappillait tranquillement les derniers mètres qui les séparaient du bus. À l’intérieur c’était la fête, encore mieux que cette fois où ils étaient partis tous ensemble titiller les hippys qui s’étaient installés dans une ferme abandonnée, près du terrain du Georges, et qui passaient leur journées à jouer du tam-tam et à fumer de la marijuana.

La bouteille de schnaps passait de main en main, ils se donnaient de grandes claques sur les cuisses et tapaient en cadence leurs gourdins sur le toit du véhicule. Un long frisson leur parcourait les bras, ils hochaient la tête en marmonnant, parfois y’en avait un ou deux qui hurlait comme des loups et tout le monde rigolait. Ils piaffaient d’impatience, ils avaient retrouvé le bus avant les flics, dans la région c’était comme ça que ça marchait. Ils allaient éclater le crâne de ce chauffeur de bus, ils se sentaient vivants ; ils étaient heureux.

 

*

 

Au barrage Nord c’était l‘effervescence, on avait repéré le bus sur une petite route de campagne qui fonçait droit par ici, y’avait pas d’autres chemin, la poursuite allait bientôt prendre fin, ils allaient attraper ce malade.

Tous les flics vérifiaient leur arme, faisaient cliqueter des machins et enfonçaient des bidules, des sourires apparaissaient sur les visages, c’était de la belle mécanique qu’ils avaient en main ; si la situation le permettait ils allaient pouvoir tirer, c’était pas tous les jours, et puis pas avec n’importe quoi, certains en avaient même rêvé, ils tenaient entre leurs mains ces énormes fusils à pompe et ces mitraillettes dont ils ne pouvaient que trop rarement se servir !

L’excitation montait de plus en plus. Rares étaient ceux qui voyaient en tout ça un énorme merdier ; seuls quelques gradés et quelques bleus appréhendaient la situation et frémissaient d’angoisse en voyant dans les yeux de leurs collègues, un truc pas net du tout. Ils se contentaient de baisser suffisamment la tête pour que leur visière dérobe la scène à leurs regards.

Chacun se mit en position derrière les voitures et dans les buissons environnants. Le rond point était couvert de tous les côtés, il n’y avait aucune échappatoire. Ils se jetaient des petits coups d’œil souriant en guettant la route toute noire qui surgissait des ténèbres juste devant eux. Bientôt le bus allait arriver par là, ils n’en pouvaient déjà plus d’attendre.

 

*

 

Pierre entendit du bruit à l’arrière. En lorgnant dans le rétro il finit par découvrir deux paires de jambes à une dizaines de mètres de là, qui trahissaient leurs propriétaires grossièrement cachés derrière les fauteuils. Il hésita une seconde et finalement se mit à gueuler : Je vous ai vu ! Faites pas de conneries ok ?! Je… J’en ai rien à foutre moi ! Faites rien sinon ou je nous envoie tous dans le décor ! Compris ? Je… Hé !

Les jambes restaient immobiles.

 

*

 

Allez ! Yahh ! Vas-y George ! Envoie la gomme !

Et George envoyait. Il allait la dissoudre sa camionnette, il ne se rappelait pas d’avoir jamais été aussi vite. Il remontait tranquillement sur le flanc gauche du bus, il apercevait le chauffeur qui se retournait de temps en temps. L’air vif les frappait de plein fouet et aiguisait leur sens meurtris par l’alcool. George se mit à klaxonner comme un damné et lorsqu’il croisa le regard terrorisé du chauffeur, il sourit de toutes ses dents, en prenant l’air le plus abominable possible. Le bus fit une embardée sur la droite et revint sur la camionnette dans un crissement à vous déchirer les tympans. L’espace d’un instant tout le monde se tu et George faillit perdre le contrôle de son véhicule, le choc avait été d’une violence inouïe. Il rétrograda en catastrophe et perdit quelques dizaines de mètres, bordel de merde, ça n’allait pas se passer comme ça, il se percha sur l’accélérateur et hurla à plein poumons.

 

*

 

Franck se redressa en premier. Ils avaient fini par se mettre d’accord. Didier serait lui aussi dans le journal mais l’initiative reviendrait à Franck. Il n’était pas mécontent de cet arrangement, il aurait tous les mérites et l’aide de cet énergumène ne serait pas inutile, loin de là. Et puis il n’avait pas pu faire autrement. Il passa dans la rangée opposée et s’accroupit. Didier se leva et avança droit vers le chauffeur qui ne tarda pas à se retourner, le visage livide et fatigué, et regardant à nouveau la route se mit à gueuler : Oh ! Reste assis toi ! Je t’ai prévenu !

Et il accompagna sa menace d’une ruade sur la droite qui l’obligea à se concentrer sur sa conduite. Franck en profita pour venir se cacher juste derrière le siège du chauffeur et Didier fit semblant de tomber et roula en avant. Lorsqu’il leva la tête, il vit Franck juste devant lui qui lui fit un signe de la main. Le chauffeur se retourna et constatant la chute de Didier, lui montra d’une main l’arrière du bus et lança d’une voix forte : Bon, tu vois ! Retourne à l’arrière maintenant !

Didier ne bougea pas.

Bordel tu vas retourner à l’arrière, oui ! Allez !

Didier resta immobile.

C’était parfait, Franck était dans un angle mort, le chauffeur ne pouvait le voir, il ne lui restait plus qu’à bondir et étrangler ce fils de pute tandis que Didier écraserait la pédale de frein.

Il respira un bon coup et se prépara à passer à l’action.

 

*

 

Le barrage s’étendait sur tout le carrefour, seul îlot de lumière dans la nuit noire. L’inspecteur Bourdon avait donné les consignes et tout était en place. Il marchait de long en large en fumant une cigarette. Il faisait froid et l’air était humide, il pensait à la chaleur de son lit, à sa femme, il essayait de n’avoir en tête que des choses agréables et qui n’avaient rien à voir avec la situation.

Malgré cela, l’inspecteur n’était vraiment pas tranquille, il ne pouvait s’empêcher d’avoir un mauvais pressentiment. Entre ce chauffeur de bus qui semblait avoir perdu les pédales et qui risquait fort de foncer tout droit dans le tas, ces flics surexcités et impatients de tirer avec leur gros pétoires ou d’attendrir les chairs avec leurs matraques, et puis ce convois de traînes-misères dont on lui avait rapporté qu’il suivait le bus de très près, les possibilités de débordements étaient multiples, les risques nombreux, les hypothétiques conséquences terrifiantes. Il secoua la tête pour essayer de chasser les idées noires qui s’infiltraient dans son esprit à mesure que l’attente grandissait. Il allait devoir être attentif et intransigeant. Il appela un des officiers en qui il avait toute confiance, donna les dernières instructions, demanda si on avait fini par savoir le nombre exact de passagers qui étaient retenus dans le bus et serra les dents lorsqu’il reçut un hochement d’épaules désolé pour seule réponse.

Il se figea quand il entendit les klaxons hurler dans l’obscurité.

Le bus arrivait.

 

*

 

Pierre s’efforçait de regarder droit devant, de ne pas céder à la panique que lui inspirait ses poursuivants.

Il n’y arrivait pas.

La route s’était élargie et une des voitures le doublait par la droite tandis que la camionnette le serrait à gauche. Dans les deux véhicules des hommes hirsutes aux yeux fous hurlaient comme des sauvages en agitant toutes sortes d’objets contondants.

L’espace d’un instant, il fut presque tenté de lâcher le volant et de voir ce qu’il adviendrait. Il avait le sentiment que plus rien ne pouvait réellement lui arriver désormais. 

Et alors même qu’il se laissait aller, la brume qui obscurcissait son esprit se dissipa lentement, s’effilocha jusqu’à ce qu’il puisse enfin appréhender pleinement, rationnellement la situation ; tout ça avait était beaucoup trop loin. Il avait les vies d’une dizaine de personne entre les mains, celle de l’enfant était déjà impossible à supporter, ça lui creusait un grand trou dans la tête et des fils barbelés lui lacéraient la gorge, il fallait qu’il s’arrête et laisse descendre les passagers avant qu’un de ces abrutis qui lui donnaient la chasse ne l’envoie dans le décor ; il fallait que tout ça prenne fin.

Il allait se rendre.

Tout à coup une fenêtre éclata juste derrière lui et quelqu’un laissa échapper un cri. Il fit un écart, manqua de perdre le contrôle de son bus et se mit à hurler : MERDE, MERDE, MERDE ! Il se pencha autant qu’il pu sur son volant, croyant qu’on lui tirait dessus, mais à la réflexion il n’avait pas entendu de détonation, c’était autre chose. Il se redressa le plus lentement possible et jeta un coup d’œil à sa gauche, vit une grosse pierre lui arriver droit dessus et eu à peine le temps de se baisser que sa fenêtre se répandit sur lui. La pierre rebondit contre son appui tête et vint se loger près de ses pieds. Il serra les dents. Putain ces tarés allaient tous les tuer ! Si la pierre l’avait touché, bordel, quelle bande de malades ! Il ne pouvait pas s’arrêter tant que ces types lui collaient au train.

Sans trop y croire il se pencha à sa vitre et hurla : je vais me rendre putain ! Arrêtez vos conneries !

Pour toute réponse, la camionnette se colla contre le bus, juste à sa hauteur et un type blanc comme un mort lui hurla toute une volée de menaces et d’injures en essayant de lui donner des coups avec une batte de base ball.

Il donna un grand coup de volant qui envoya la camionnette tâter du bas-côté et un crissement de pneu fendit l’air.

Il jeta un œil plein d’espoir dans son rétro mais déjà les phares de la camionnette remontaient son sillage, bien en place sur la route, et les hurlements reprirent, plus décidés que jamais.

Loin devant lui la nuit était baignée d’étranges lueurs qui semblaient émaner des nuages eux-mêmes et révélaient la topographie de la route. Il y avait un virage très serré à cent mètres environ. C’était sa chance. En le négociant bien il pourrait envoyer un de ses poursuivants dans le décor et obliger les autres à sérieusement ralentir.

Il accéléra tant qu’il pu.

 

*

Franck s’était tassé sur lui-même quand la première fenêtre avait éclaté. Il ne voyait plus Didier et n’osait pas bouger. Il se répétait inlassablement des encouragements, mais rien à faire, il restait cloué sur place.

Pourtant, il FALLAIT qu’il agisse.

Le bus freina brusquement. Il se cogna la tête contre l’armature métallique d’un siège. Un énorme choc ébranla le flanc du véhicule et il entendit un fracas de tôle froissée sur sa gauche tandis qu’une odeur de caoutchouc brûlé emplissait l’air. Le chauffeur éclata d’un rire mauvais et les pneus hurlèrent quand le bus sortit du virage.

Et soudainement, comme pour encourager Franck, semblant sortir de nulle part, une forte lumière blanche parsemée de traînées rouges et bleues éclata à l’avant du bus. C’était le moment. Il se releva et fut aveuglé par la lumière mais il réussit à coincer son bras sous le cou du chauffeur et hurla : Didier ! Didier ! Je l’ai ! Magnes ! Didier ! en jetant des coups d’œil nerveux derrière lui. Le chauffeur se débattait et sa main battait frénétiquement l’air. Franck serrait le plus fort possible. Ses yeux commençaient à se remettre doucement et il cru distinguer des phares droit devant eux. DIDIER !

 

*

 

Didier ne bougeait pas. Il était toujours couché dans l’allée, immobile, le souffle court. Autour de sa tête s’épanouissait une corolle foncée. Il ne pouvait pas bouger et la seule chose qu’il voyait était cette grosse pierre ensanglantée qui l’avait frappé derrière la nuque un peu plus tôt. La moquette était gorgée de sang. Il ferma les yeux. Il était salement sonné. Il ne savait pas si il était en train de s’évanouir à nouveau ou de mourir tout à fait. Il sourit.

*

 

Pierre étouffait. Il se débattait tant qu’il pouvait mais l’autre resserrait sa prise de plus en plus, il avait des éclairs qui éclataient dans les yeux, il n’y voyait plus rien, les deux voitures restantes tamponnaient son bus, et il n’avait conscience que de son pied qui écrasait l’accélérateur. Et puis tout à coup l’autre le lâcha en hurlant : FREINE ! FREINE NOM DE DIEU ! Pierre ouvrit grands les yeux et compris subitement d’où provenait toute cette lumière qui l’avait aveuglé à la sortie du virage. Y’avait là un barrage de flic, dressé à quelques dizaines de mètres seulement, son bus était lancé à toute blinde, et, lorsqu’il essaya de freiner, quelque chose bloquait, ça ne marchait pas.

Une grosse pierre était coincée sous la pédale.

C’est au moment où il se pencha pour la dégager que claqua le premier coup de feu.

 

*

 

Lorsqu’il fut évident que le bus et les deux voitures qui l’encadraient ne freineraient pas, la jeune recrue Villot paniqua complètement et se mit à ouvrir le feu. Aussitôt, la plupart des autres flics firent fi des consignes élémentaires en cas de présence de civils. Ils se mirent eux aussi à arroser le convoi tandis que l’inspecteur s’époumonait à leur gueuler de se sauver au plus vite. Personne ne l’entendit hurler le cesser le feu. Ils étaient bien trop pris par ce qu’ils faisaient. En quelques seconde les trois véhicules furent troués de toute parts, les pares brises éclatèrent et une des voiture sorti subitement de la route et vint s’encastrer dans un énorme chêne.

 

*

 

Dans le bus c’était le chaos, des morceaux de débris volaient partout, des trous apparaissaient régulièrement dans la carrosserie, les appuis-tête éclataient en morceaux, et tout au fond, les passagers, couchés par terre, hurlaient à se rendre dingue.

Franck s’était laissé tomber sur un siège et regardait avec distance son ventre charrier un flot continu de sang. Il comptait trois trous, tous dans l’estomac. Curieusement il n’avait pas vraiment mal, ce n’était pas ça, il avait froid surtout. Il était immobile, une main posée sur son ventre, et regardait les voitures de flics se rapprocher à une vitesse grandissante.

 

*

 

George avait prit une balle en pleine tête et sa camionnette fonça droit sur le barrage.

Au même moment, Pierre donna un grand coup de volant et son bus se coucha dans un grincement sinistre avant de s’abattre lui aussi sur les forces de l’ordre ; et bientôt la scène ne fut plus qu’un enchevêtrement de métal tordu et de corps brisés, de flammes et de râles, de fumée, de mort.

 

*

 

Quand l’inspecteur se releva, il ne comprit pas tout de suite ce qu’il venait de se produire. Ça avait été si vite.

Tout autour de lui des gens hurlaient, des flammes dansaient et une fumée noire et piquante tournoyait et dérobait à son regard, la vue du carnage.

En face de lui, Pierre gisait dans une flaque de sang et essayait de se relever. L’inspecteur lui tendit la main, l’arracha au bitume, et l’aida à sortir de la fournaise.

 

*

 

L’aube était baignée d’une lueur surnaturelle, comme si un deuxième soleil éclatait sur le carrefour à mesure que l’incendie amplifiait et que les cris s’étouffaient.

Les survivants se comptaient sur les doigts d’une main.

 

*

 

Dans la morgue, le drap qui couvrait l’enfant glissa par terre sans un bruit. La pièce était figée dans un silence à peine troublé par le ronronnement des appareils frigorifique. Tout était blanc et métallique, froid, mort.

Un spasme agita la jambe de l’enfant, ses paupières frémirent, son petit bedon se gonfla et ses yeux s’ouvrirent très grands.  Il se redressa, s’assit, les jambes tendues, la tête toute dégoulinante de sang et porta la main à son crâne. Il se gratta la tête un moment avec une drôle de grimace et passa longtemps à observer ses doigts couverts de sang. Il trembla lorsqu’il posa ses pieds sur le carrelage glacial et ramassa le drap pour se couvrir.

Il marcha droit vers la porte du dépôt, l’ouvrit en grand et s’enfonça dans un couloir obscur, éclairé par intermittence par un néon crasseux. On pouvait entendre le grésillement d’une radio derrière une des portes qui se présentait à lui. Il la poussa suffisamment pour entendre distinctement le bulletin d’information qui relatait l’énorme carambolage qui venait d’avoir lieu à quelques kilomètres de la ville, et sur son doux visage enfantin apparût un sourire timide qui s’épanouit lentement, jusqu’à laisser l’éclat de ses dents trouer l’obscurité.

Il resta immobile un instant, l’air satisfait et son sourire devenu immense lui tordait le visage. 

Il revint dans le dépôt,  s’approcha du mur, et écrivit du bout de ses doigts ensanglantés, d’un beau rouge carmin, éclatant à l’œil de tous, une phrase plus longue qu’aucun enfant de son âge n’ai jamais écrite.

Et puis il sortit de la morgue comme si de rien n’était, recouvert de son seul drap, et disparut au coin de la rue.

Dans le ciel, le vent finissait de balayer l’épaisse colonne de fumée noire qui tournoyait à quelques centaines de mètres, et masquait le soleil naissant.

 

*

 

Lorsque le médecin légiste réussit enfin à joindre  l’inspecteur Bourdon, il eut du mal à lui expliquer la situation et fut bien incapable de lui lire le message qui crevait le mur blanc de sa morgue, d’un rouge impitoyable, et qu’il ne cessait de lire et relire :

 

Vous croirez toujours à un hasard dégueulasse, un coup du sort funeste, un accident malheureux, un fait divers macabre ; vous saurez toujours mettre des mots bien à vous pour tenter d’expliquer, d’amoindrir, de lier, d’excuser, ces accidents, catastrophes et phénomènes ; mais rendez vous à l’évidence, il est en cet endroit qu’on nomme le monde, des forces plus grandes et mystérieuses que celle que vous adorez stupidement, et tout doucement, l’air de rien, sans même que vous ne vous en rendiez compte, nous finirons par débarrasser le monde de tous ses fils de pute.



Posté par Clement M à 16:21 - - Nouvelle - ACCIDENT (S) - Commentaires [3] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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