04 mars 2009
- DES BRIQUES ROUGES SANG AU FOND DU FLEUVE -
Et qu’est-ce que tu fais des types qui mangent des briques et se noient dans le fleuve ?
Et pourquoi tu ne dis rien, pourquoi personne, jamais, ne dit la vérité, réellement, dis moi pourquoi ? Tu ne sais pas hein ?
TU SOURIS ?
Et tu te sens bien ? Je veux dire, vraiment, s’il fallait que tu dise ce que ton être ressent tout au fond, dis moi, tu trouverai que tout tourne rond ? Tu trouves pas TOUT ça un peu dégueulasse ?
T’as pas quelque chose qui remue, qui hurle et qui griffe dans ton ventre, parfois, et qui soulève des questions assassines et sans réponses ? Vraiment ?
Et tu ne t’es jamais demandé comment et pourquoi, et ce qui fait qu’on est capable d’imaginer tout ça, et pourquoi certains avalent des briques rouges sang et s’en vont couler au fond du fleuve gluant ?
Tu te drogues ? Réponds ! Est-ce que tu te drogues ? Tu vois la vie en rose ? Alors comment fais tu, à quoi tu carbure, avec quoi tu t’éclates et qu’est-ce qui te fais survivre ?
Et tu préfères le sucré ou le salé ?
Je suis fatigué, tu sais, je suis fatigué. Je n’ai pas dormis. Je ne dors plus. J’ai trop de temps à perdre. Je vis avec mon temps et je le perds. Je ne fais rien ? J’ai peur.
Je suis avec toi ici, et on sait tous les deux qu’on va crever un de ces quatre, d’une mort stupide et ridicule, que le royaume de Dieu c’est des conneries et que notre seul salut c’est de cramer au soleil, imbriqués les uns dans les autres, les yeux exorbités, avec une déferlante d’acide dans les veines et de la morphine pour tous.
Pourquoi on ne part pas ? Hein ? Pourquoi on reste ici à se geler le cul, à vivre dans un monde qui n’existe plus et qui n’a aucun intérêt ? Et pourquoi t’allumes la télé, putain, POURQUOI EST-CE QUE TU VIENS D’ALLUMER CETTE FOUTUE TÉLÉ ?!
Tu m’écoutes ? Il faut qu’on s’en aille tu comprends, qu’on disparaisse, qu’on s’évapore.
Hein ? Oui bien sûr ! Mas oui bien sûr qu’il y a malgré tout des choses fabuleuses, des parfums enivrants, des corps superbes, des sourires ravageurs et des plaisirs atroces.
Bien sûr…
Mais qu’est-ce qu’on en fait ? Qu’est-ce qu’on fait ?
J’aurais voulu vivre quelque chose tu vois, je ne sais pas, que quelque chose se passe et m’emporte, que… Que… Tu n’es pas fatigué ? Je n’en peux plus. J’ai sommeil. J’ai froid.
J’ai la sensation de ne pas exister. Je crois que rien ne sert à rien.
RIEN.
D’un côté c’est rassurent c’est sûr ; c’est ce que je pensais au début… Mais alors bon, finalement, c’est un peu triste non ?
Pif paf boum bim, un beau jour le corps dit merde, une voiture nous écrabouille, la mémoire s’effiloche, on chie du sang, on meurt, doucement, bêtement, on s’écrase le crâne en glissant sur une plaque de verglas… C’est… C’est horriblement pathétique non ?
Il faudrait aller là où le verglas n’existe pas, tu ne crois pas ?
Il faudrait se jeter tout entier dans un grand feu, oublier, se perdre, devenir serpent, rôtir au soleil et bouffer des musaraignes. Je… Donne moi une cigarette tu veux ?
Ouais ouais bien sur, y’a la musique, t’as raison, mais enfin, peut être qu’écouter la mer et le cri des autruches ça nous suffirait non ? Et puis t’as qu’à chanter et… Mouais… Non, c’est vrai je vais un peu loin, ok, oui, la musique, heureusement. On n’est pas encore tout à fait mort.
C’est que je me sens seul tu comprends ? Je me sens seul, j’ai froid et je suis fatigué. Vraiment, je suis fatigué de cette alternance d’humeur à la con, d’envie de rire et de mordre, de briser quelque chose et de disparaître.
Parfois on pleurerait la vie en regardant filtrer le soleil à travers les branches d’un jeune arbre et éclater sur une toile d’araignée pleine de rosée perlée et lumineuse et… et parfois on la détruirait cette toile, avec un mépris cynique et désabusé, avec la merde au fond de yeux et les nerfs hypertrophiés, et la colère, la peur et la bêtise. Putain !
Tu dors ?
Dis moi quelque chose. DIS MOI QUELQUE CHOSE ! N’importe quoi…
Hein ? Parle plus fort. Aies le courage de tes opinions. Je quoi ? Ah ah ! Je sui fou ?!
Bah peut être oui.
Ou ptêtre bien que je suis parfaitement lucide et que tu n’es qu’un petit con. Va savoir.
On a même sûrement raison tous les deux.
Arrête de tripoter cette télécommande bon sang ! Le nombre de chaînes ?! Non mais tu te fous de ma gueule ? Tu m’écoutes au moins ? Mouais… Mais j’en sais rien moi, je l’allumes jamais c’te saleté. Non, c’est ton grand père qui me l’a laissé.
Des chaînes… ça porte bien son nom. Il pourrait il y en avoir dix ou deux mille, ça te rendrait toujours aussi con.
Tu ne crèverais pas plus lentement.
C’est un paradis pour décervelés qu’ils te proposent tu sais. Il faut faire attention.
Ils t’offrent le luxe de t’abandonner complètement, de ne penser à rien, de t’abîmer dans la contemplation stupide d’images artificielles et meurtrières, ils t’offrent l’ablation immédiate de ton cortex, la mise aux enchères de ton cœur et, si tu ne fais pas attention, ils pourraient te proposer toutes tes viscères sur un plateau de fer blanc, arrosées d’eau de cologne bon marché, avec une date de péremption truquée et, tout ça, sans même que tu ne t’en rendes compte, affalé dans la mollesse, devant ta télé à la con.
T’en as qui avaient des choses à dire, à montrer, à offrir, des baisers, des peintures et des livres, des idées et des révolutions ou juste un mot, et puis… Et puis rien.
Ils sont morts, simplement, sans avoir vécu.
Chienneries.
On est vite absorbé par la bêtise, par la médiocrité, par la fainéantise et la facilité.
Faut faire bien attention.
C’est comme de se plonger dans une grande cuve en cuivre remplie d’huile tiède.
C’est dégueulasse, mais quand on y est, quand on s’est laissé couler à l’intérieur, tout est si facile, si doux, si trompeur, si simple, si… arrêté. Y’a plus rien à faire, plus rien à penser, à prévoir, à imaginer, à vivre, putain ; y’a plus rien à vivre mais c’est FACILE, c’est si tristement facile… Ça se faufile dans les veines et fait son œuvre. Doucement, par paliers, par petits bouts, sans qu’on se rende compte de quoi que se soit ; on est grignoté par l’immobilisme trompeur et la tranquillité sournoise, et puis, on meurt sans même le savoir.
C’est comme ça que beaucoup crèvent avant trente ans, sans cicatrices, sans questions, les cheveux bien peignés, le sourire éclatant, et le plan de carrière bien lancé.
Tu ne dis rien. T’as mal ? Tu t’en fous ?
Quoi ? La télé ? Non mais t’as que ce mot à la bouche ou quoi ?
Mais non ! Non non, ce n’est qu’un exemple, ça ne fait qu’illustrer le monde dans lequel tu vis, crées et entretiens. Ce monde où tu mourras de ne pas avoir essayer. Ce monde qui nie, qui ment et qui trompe.
Voilà ce qu’ils t’offrent, la peur, l’ennui, l’anti-pensée et l’immobilité absolue d’un cadavre d’escargot en plein désert.
Personne ne t’attends tu sais, personne n’en a rien à foutre.
Tu ne dis rien ? Non, bien sûr… Tu ne vois pas hein ? Tu ne veux pas. Tes yeux sont tristes et mornes, et tu t’en fous n’est-ce pas ? Ils t’ont déjà tout pris.
Tu sais je te dis tout ça mais c’est parce que je suis le premier à m’être fait avoir. Je suis paresseux, médiocre, peureux. Je ne suis personne et RIEN, RIEN NE BOUGE.
Avec tout ce qu’on peut faire, tout ce qu’on peut imaginer, tout le plaisir qu’on peut prendre et donner ; nous voilà réduits à se masturber devant des images, à acheter à crédit des maisons sans fenêtre et à vivre sous terre finalement, tremblants de peur devant les autres, fondus dans un canapé défoncé.
Pourquoi on se trahit, pourquoi on n’essaie pas, putain, pourquoi on se saborde et pourquoi on vit BORDEL, pourquoi toute cette merde, tout ce flanflan incroyable si c’est pour devenir une poule peureuse et docile ?!
Sans cerveau et sans mystère.
Pas de secret, pas de rêve, RIEN.
Moi je veux mourir avec tous les os brisés, le goût de toutes choses dans la peau, et le cerveau en corolle, les lèvres pleines et épanouies, l’odeur des femmes et le souvenir des choses, le soleil, les fruits et le miel.
Et puis, tu vois…
Hein ? Quoi ?
Ouais je sais, je vais pas tarder…
Je t’emmerdes c’est ça ?
Qu’est-ce que tu dis ?
La grève des transports ? Ah bon. Non je savais pas.
Bon… Va falloir que j’y aille alors…
Si seulement y’avait aussi la grève à l’usine…
Bah oui. Tu savais pas ? Oui, à l’usine de traitements des déchets.
Tu…
Passe le bonjour à ta tante.
Faites comme chez vous.
Et bonne journée !
25 février 2009
- Concrete Jungle -
Un tombeau de béton
Nimbé d’un air triste
Ruisselant d’une bruine acide
Parcouru en tous sens
Par des ombres fuyantes
Et pressées
Toujours
Temple obsolète
De la vision étriquée
D’un animal moche
Malin et prétentieux
Charriant les cris
Les râles et les pleurs
S’exhibant aux lueurs crues
De milliers de lumières
Qui éclatent un peu partout
Des coulées de bitumes
A l’infini
Et parfois
Au coin d’une rue
Un arbre essoufflé
Perdu
Une nuée de mouches
D’aluminium
Qui rugissent
Et papillonnent
Qui crachent
Des nuages noirs
Suffocants
Et hurlent en diapason
De leur cor strident
Le règne déclinant
De leur maîtres
Un cauchemar éveillé
Fuit par les étoiles
Où la nuit n’existe plus
Des carcasses vides
Qui tendent la main
Les regards durs
Qui font semblant
Des êtres immondes
Et sanctifiés
Et les livres qui
Peu à peu
Disparaissent
Dans un brasier
Multicolore
Et
Collectif
Des images vides de sens
Des espoirs qui se rendent
Sans résistance
Aucune
Des os qui s’entrechoquent
Des cultes qui émergent
Des frissons maladifs
Des vies qui pleurent
Des yeux qui hurlent
Des oreilles qui ne voient plus
L’aberration vile et
Inutile
D’une vie cimentée
Et cloisonnée
D’une mort dans un cirque de
Pierres plates
Et comme dernière demeure
Enfin
Toujours
Le béton brut.
C’est là que je suis né,
Que j’ai appris
À faire semblant
Et j’ai faillit
Vivre ce temps
Sans question
Et sans rêverie
Mais je le jure
Et je le crache
Sur tous leurs Dieux
Je rêve d’un incendie
Haut comme les cieux
Et
Si tout n’a pas brûlé
Avant que je ne parte
J’irais crever
Là haut
Sur la colline
Loin du ciment
Perdu au fond des vignes
Au plus noir de la nuit
Et des étoiles
Peinture vibrante
Sur une toile
Pleine de vie
01 octobre 2008
- PRINTEMPS -
Tu regardes les bourgeons étouffer sous la neige ?
Tu te mens, tu voudrais, mais tu le vois bien :
certaines choses sont contre nature.
Tu vois les branches pleines de fruits morts-nés et c’est frustrant hein ?
Tu voudrais chasser cette neige dégueulasse,
bon sang, tu te dis que c’est le printemps,
tu voudrais voir les arbres reprendre vie ;
tu crèves pas un peu dis moi ?
Comment tu comptes t’y prendre ?
Qu’est ce que tu vas faire ?
On n’a pas d’échelle, je veux dire, de béquilles, et
personne ne te soutient dans l’ombre.
Tu crois que c’est un jeu ?
T’as vu ces moineaux crever de froid et tomber des grands arbres nus ?
Et ils voudraient nous faire admettre que tout est normal,
que ça coule de source cette glue dégueulasse avec laquelle ils ont tout figé.
Ils avaient déjà tout pris, tout brûlé, tout modifié avant qu’on ne vienne.
J’ai peur qu’il n’y ai rien à faire, que ce soit déjà terminé,
mais essaies, vas-y,
secoue l’arbre et on verra bien si les bourgeons ont survécu.
26 septembre 2008
- TES DÉMONS -
Les connais tu,
ces êtres multiformes
qui s’agitent et qui hurlent,
qui complotent et ricanent,
qui se payent ta tête et te grignotent
doucement,
sans même que tu ne t’en aperçoive,
là,
tapis douillettement au fond de ton ventre ?
Les sens tu, au moins ?
Les entends tu ?
Écoute bien.
Écoute les !
Ils te racontent en une litanie obsédante
tes échecs et tes peurs,
et la mort qui rode,
et la paresse molle que tu t’acharne à entretenir,
les traumatismes et les mensonges que tu t’inventes,
et ces jours sans fin qui te tirent inexorablement,
au fin fond des abysses.
Il fait noir, là en bas ;
c’est humide et poisseux,
et,
tu voudrais remonter.
Mais le veux-tu seulement ?
Essaies tu ?
Tu mendies une bouffée d’air,
une caresse,
un avenir,
sans y croire,
et ce faisant,
tu les agrippes un peu plus,
ces êtres multiformes,
tu leur confies ton cœur étranglé,
et tes yeux devenus opaques.
Ils t’entraînent tout au fond, là bas,
et tu leur donnes la main,
en faisant mine de fuir.
Tu te mens si bien.
Tu trembles comme une feuille,
et finis par les prendre à bras le corps,
rassurants qu’ils sont,
remplis d’un désespoir puissant,
tu leur offres tout.
Parce qu’alors, au moins, tu vis.
Tu sens.
Mais vas-y,
fais comme il te plaira,
continue donc à enfoncer le canon usé
d’un fusil sans nom,
bien au fond dans ta gorge,
sans y penser,
sans le vouloir,
les joues mouillées,
en ne pensant qu’à ça.
Tu crois que c’est fini,
que ça ne sert à rien,
qu’ici bas rien n’existe et
que tout s’embrase sans toi
et sombre dans l’oubli.
Tu devrais peut être les écouter un peu mieux,
essayer de comprendre leurs jeux funestes,
plutôt que d’y jouer.
Tu devrais prendre le temps de souffler un peu,
d’oublier, de digérer,
de les reconnaître pour ce qu’ils sont.
Parce que ce ne sont pas des démons,
et tu ne subis pas quelque maléfice éternel.
Tu les as créé,
tu les entretiens,
ils sont en toi,
tu les y as installé.
Bon gré mal gré.
Ni magie,
Ni destinée.
Il n’y a qu’eux et toi,
et ce que tu crois,
et ce que tu veux.
Alors, fais quelque chose,
Ne les laisse pas te digérer,
ne te laisse pas faire.
Observe,
écoute et sens.
Éloigne toi,
sors donc un peu de ton corps,
et de là-haut,
regarde cette foule de monstres
qui te fixent avec une haine brûlante,
et te renvoient ta propre haine
celle que tu te voues,
sans le savoir,
éperdument.
Tu devrais essayer pour voir,
de les piétiner, de les tordre,
de les goûter et les mordre,
de les regarder bien en face,
de les voir pour ce qu’ils sont.
Ces êtres sournois et multiformes
que tu fuis, et qui t’acculent,
qui te créent et te détruisent,
avec lesquels tu te confonds
dans une eau trouble
et empoisonnée,
avec un délice morbide
et une joie déprimante.
Tu devrais t’arrêter quelques temps
et les identifier un à un,
tu devrais les saluer,
les écouter et les comprendre.
Et puis t’en débarrasser ;
sur une estrade lumineuse,
il serait temps que tu les pendes.
15 avril 2008
- POURQUOI -
Comment tu t’appelles et pourquoi,
je veux dire,
qu’est-ce que tu fais et pourquoi
et je veux savoir qui tu es et pour faire quoi
et que fait cette bouillotte trouée au fond de ton lit,
pourquoi tu sabotes tout,
et pourquoi tu me regardes et tu me juges et tu me hais ?
Pourquoi tu fais semblant de vouloir quelque chose qui n’existe pas
et qu’est-ce que ça te rapporte au juste ?
Et pourquoi tu ne viens pas manger un fruit bien mûr
et regarder les branches qui ploient et qui dansent là bas,
dans le soleil ?
POURQUOI
veux tu
faire
ce qu’ils estiment
bon
pour toi,
ou pour nous ?
Qui fera quelque chose ?
Je veux dire que tu ne peux pas vivre dans tous les mondes à la fois
et qu’il vaut mieux bien réfléchir
et prendre ce qui est bon et pas ce qui EST.
Il y a plusieurs vies qui t’habitent
et qui ne se ressemblent pas,
alors je t’en conjure ne va pas trop vite,
prends ton temps et fais un choix ;
il est en cet endroit des choses
plus douces et significatives
que ce qu’ils voudraient nous montrer,
ne crois tu pas ?
08 avril 2008
- FIN DE PARTIE -
Le rythme lui martelait les hanches et il ne savait plus très
bien ce que faisaient ses pieds. Partout autour, les corps s’entrechoquaient,
se balançaient, vibraient en même temps, perdus et sauvés, dans une danse
grotesque et sublime. Les sourires volaient et les yeux se fermaient, se
rencontraient et s’adoraient, le sang courait sous les peau à une vitesse
ahurissante et tout ce beau monde pouvait bien crever dans la minute il ne
l’aurait pas su, il s’en foutait bien ; cet être multiforme qui toussait, et
hurlait et crachait spasmes et colères, et joies et pleurs, et ses milliers de pieds
qui cognaient et défonçaient le béton brut, chacun tombant plus bas et
s’élevant à force de frapper, de tambouriner le rythme qui lui emprisonnait le
crâne et ravissait son âme.
Il pouvait sentir au bout de ses doigts palpiter son sang,
brûlant et rugissant, il le sentait refluer et venir battre son cœur et tout
recommençait à nouveau, chaque fois plus fort, chaque fois plus profond, et il
sentait bien que tout était bon, que tout était beau, et qu’ils pourraient bien
lui dire et lui faire faire ce qu’ils voulaient, il irait toujours plus loin là
dedans, malgré la mort qui trinquait et la bruine perpétuelle qui rongeait la
peau et attisait les larmes, il n’avait plus peur, plus peur du tout.
Il était convaincu que malgré la merde, malgré la merde,
tout était parfait.
Il avait les yeux grands ouverts et sa tête allait et venait dans tout les sens et il aurait pu hurler si ses mâchoires n’essayaient pas de se fondre l’une dans l’autre.
Ça coulait de source. Tout était parfait. C’était en train
de battre à ces tempes, de mordre ses joues et c’était bien réel tout ça.
C’était bien réel.
Et puis la musique se mua en un grondement qui allait
crescendo et submergea la salle de sa fureur tandis que le rythme de basse
ralentissait inexorablement ; et quand enfin, après une attente quasi
insupportable, le corps comme déchiré en deux, la basse se tue pour laissait le
rugissement éclater au point de non retour, tout la salle souffla, perdit
l’équilibre sous la vague, vacilla un instant, un sourire dément lui barra le
visage et il pensa qu’il allait mourir de bonheur, que c’était trop, il y avait
des couleurs qui fusaient dans son crâne et ses jambes étaient prises de
spasmes incontrôlables, tout son corps tremblait et quelqu’un ou tout le monde
hurlait au dehors tandis que le dernier écho de l’avalanche se laissait
absorber par les corps en sueur, tremblants de plaisir et de fatigue.
Il rouvrit les yeux et s’immobilisa tout à fait. Autour de
lui certains hurlaient et applaudissaient tandis que d’autres demeuraient
immobiles, la tête légèrement rentrée et penché en avant, les bras ballants, le
souffle court et le regard vide.
Il attendit quelques minutes, hagard, immobile, saoul de fatigue
et d’émotion, et il aurait voulu reprendre quelque chose mais il n’avait pas
la force de se remémorer où il avait planquait ses trucs et puis de toute
façon, c‘était fini, malgré les hurlements stridents qui montaient dans la
salle, la musique semblait muselée, on en entendrait pas plus cette nuit. Déjà
les lumières de la scène s’éteignaient et des videurs faisaient leur tristes apparitions
un peu partout, sortant de l’ombre, l’œil dur et la carrure complète, et
intimaient à chacun de se presser de sortir.
La masse grouillante se mua doucement vers la sortie tandis
qu’il restait planté là. Son corps semblait vouloir se fondre dans le sol et un
écho persistant lui soufflait aux oreilles. Il se sentit tout à coup envahit
d’une lourde lassitude et un frisson nerveux finit de le sortir de sa transe.
Il avait mal aux mâchoires et n’arrivait pas à s’empêchait de grincer des
dents. Il avait froid et il avait beau fouiller toutes ses poches, il ne
trouvait plus sa boite à cachet. Il en aurait vraiment bien repris un demi pour
atténuer la descente qui semblait partie pour lui foutre une bonne raclée, mais
il ne savait pas où il avait mis cette putain de boite, et merde, tant pis, se
dit-il, ça m’apprendra à.... à.
Il avait froid bordel.
Un videur le poussa légèrement par l’épaule et lui dit avec
sourire mauvais - bon dieu qu’il haïssait ces types - qu’il fallait qu’il
dégage maintenant, que la fête était fini et qu’ils avaient envie de rentrer
chez eux le plus vite possible. Il n’écouta pas une parole du géant chauve qui
lui écrasait l’épaule, il avait la sensation d’avoir oublié quelque chose et
cherchait quoi. Et puis ça lui revint, aussi évident que ça, il en avait
presque honte, c’était son pull, son putain de pull qu’il avait oublié, voilà
pourquoi il avait froid. Ou bien c’était la descente. N’empêche il était
content de s’en souvenir avant d’être repartit, l’inverse était beaucoup
beaucoup plus courant. Il essaya de bafouillait cette soudaine révélation au
videur mais celui-ci se contenta de secouer la tête et de le pousser un peu
plus fort, et il manqua de tomber, l’autre le retint par son t-shirt et le
repoussa encore en avant et il prit son souffle et lui dit tout de go, très
distinctement, je suis désolé ce n’est pas pour vous embêter mais j’ai
simplement oublié mon pull, juste là-bas… alors, s’il vous plait, mais
l’autre l’interrompit et le poussa vraiment fort en lui disant de venir le
réclamer à la prochaine soirée, et il se mit à trembler, putain , la descente
de ces plombs était horrible, il bafouillait et l’autre le poussait et lui
disait s’il vous plait…, et l’autre poussait, mais j’en ai
besoin ! il fait froid et il eut envie de pleurer tout à coup,
il trouvait ça tellement con et injuste et stupide et ce type lui donnait envie
de gerber, il aurait voulu son pull et reprendre un demi plomb et éclater la
tête de cet enfoiré de videur à coup de
briques et il tremblait de partout, les larmes commençait à perler de ses yeux
et il hurla : mais merde t’es complètement con, c’est juste mon pull,
je veux mon pull, putain il fait quatre degré dehors ! et l’autre
lui colla un grande claque du revers de la main, avec sa grosse main pleine
d’os saillants de gorille décérébré et l’autre s’arrêta subitement et lui jeta
un regard d’où suintait la rage et les larmes et il savait qu’il déconnait,
qu’il était crevé et défoncé, que c’était la fatigue et la descente mais il ne
pouvait pas s’empêcher, il trouvait ça tellement grotesque, tellement dégradant
comme attitude et il se mit à le lui dire tout doucement et bientôt deux autre
videur le poussèrent tandis qu’il noyait son visage de larmes vengeresses et
nerveuses. Et puis juste à côté de la sortie, une voix familière l’appela et
quelqu’un le rejoint et le prit par l’épaule, bah alors on te cherchait
partout et… ça va ? Allez mec, ça va ? et il lui désignât les
videurs en bafouillant, c’est.. c’est ces gros cons là ! des enculés
ouais, je comprends pas comment on peut être comme ça et je… mais son ami
l’interrompit et le regarda dans les yeux en lui demandant mais qui ?
et lui désigna à nouveaux les videurs, mais eux, les videurs ! et
l’autre secoua la tête avec un sourire bizarre et lui baissa la sienne, là
derrière dans l’obscurité, il n’y avait personne ; les videurs avaient
disparu.
Le reste de ses amis attendait un plus loin, près de la
bagnole et il se reprit un peu et sourit vaguement et la voix dans sa tête lui
demanda avec une ironie doucereuse et assassine : Alors ? C’est
bien réel ? C’est ça ? Tout est parfait ?
Il rumina quelque seconde, sourit à ces amis qui
l’attendait, et lâcha doucement : Ta gueule sale con…
Et puis il monta dans la voiture, quelqu’un lui tendis une pilule, il la brisa en deux et donna la moitié, il repris sa bouteille sous le siège et se mit à la téter tranquillement et quelqu’un raconta quelque chose qui fit rire tout le monde, la route étais lumineuse et poudrée, un autre mit de la musique et on pouvait voir les premiers rayons de soleils mordre les nuages, tout le monde était vivant ; et il dit à l’autre fils de pute, tapi au fond de son être que oui, vraiment, malgré la merde, tout était parfait, et la route les avala.
- CARCASSE -
Elle avait au fond d’elle un léger goût de mort, et,
lorsque sa langue lui gratta le fond de la gorge et
quand sa main lui flatta les testicules,
il crut enfin pouvoir le voir,
ce petit bout de ciel où l’on se repose et où le temps n’existe plus ;
mais il voulait de la tendresse et des odeurs de pain perdus, et
elle, elle lui suçait la moelle,
elle lui prenait sa came et rongeait sa flamme ;
pourquoi la tendresse n’est-elle pas la même pour tous ?
Elle n’était pas très grande et un peu gauche
et ses dents éclataient à travers le ciel d’encre,
si blanches qu’on eut dit des fausses,
mais dans ses yeux alors, qu’est-ce qui coulait ?
Parce que ça ne lui faisait vraiment aucun effet tout ça ;
peut être était-il trop saoul,
ou bien il n’était déjà plus là,
il aurait du bondir sur le lit
et hurler de joie et de vie,
mais tout ça le rendait triste et seul, et
c’était pire que de vouloir sans avoir,
c’était comme de regarder dans un miroir et
de briser son reflet avec une rage profonde et silencieuse,
et, quand elle alla dans la salle de bain,
il ouvrit la fenêtre et sauta si haut qu’il vola un peu,
rien qu’un peu,
le visage coupé en deux par un immense sourire,
le cerveau au repos et les os qui s’emboîtent avec fracas.
Elle s’endormit seule, croyant avoir rêvé sa présence, et,
quand les pompiers vinrent lui demander,
si elle connaissait l’homme dont le corps était éparpillé dans la rue,
juste sous sa fenêtre,
elle dit NON,
mais montez si vous voulez,
j’ai SOMMEIL,
et je suis toute seule.
03 avril 2008
- SANS NOUVELLE DU LARGE -
De toute
la région, les gens étaient venus vérifier la rumeur qui s’était répandue à une
vitesse incroyable. Il y avait même une équipe de la télévision locale pour
retransmettre l’événement : on n’avait aucune nouvelle du large, la mer
avait disparu.
Debout sur
la plage, on pouvait voir jusqu’à l’horizon, une étendue immense et désolée,
jonchée d’algue et d’animaux marins, et au beau milieu de tout ça, un énorme
cachalot qui soufflait bruyamment.
Joël se
demanda si c’était pareil partout, si le monde avait enfin fini par basculer,
par se vider, par mourir.
Le ciel
était d’un bleu électrique, presque agressif, et aussi loin qu’on regardait, on
ne voyait pas la trace du plus petit nuage. Le soleil se reflétait dans des
milliers de petites flaques d’eau salée et ce paysage était beau et triste à la
fois. On avait l’impression d’assister à un spectacle interdit, de briser un
secret ; la mer avait perdue de son mystère en laissant là tout ce qu’elle
contenait. C’était à peine croyable, voir carrément impossible, chuchotait
inlassablement un vieux bonhomme qui tremblait de toute part, appuyé contre la rambarde,
près de Joël, les yeux écarquillés et humides, le cœur écrasé et les rêves de
grands larges étouffés par le spectacle désolant qui s’étendait devant eux.
Mais bon
sang qu’est-ce qu’il avait bien pu se passer pour qu’on en arrive là ?!
Il y avait
de plus en plus de monde sur la petite plage, les voitures arrivaient toujours
plus nombreuses, une longue bande de reflets métalliques et colorés se
perdait à l’intérieur des terres et
malgré le chaos, l’attente et la chaleur, personne ne klaxonnait. Un vendeur de
beignet à la sauvette en avait profité pour essayer de tirer son épingle du jeu
et même les quelques policiers présents sur les lieus avaient fermé les yeux
sur son petit trafic, certains trop abasourdis par la vision apocalyptique
qu’offrait l’horizon, d’autres simplement écrasés sous la masse grouillante des
curieux qui les assaillaient de toutes parts afin de savoir ce qu’il s’était
passé. Évidemment personne ne recevait de réponse, tout au plus des hypothèses
plus farfelues les unes que les autres, et chacun finissait par repartir en baissant
et en secouant la tête en silence ; le monde avait fini sa course, on
aurait dit que plus rien n’existait vraiment.
Une bande
de gamins insouciants avait déferlé sur les trésors qu’avaient laissés les
flots en se retirant et s’amusaient de ce qu’ils trouvaient, certains se
jetaient des poissons dessus en hurlant de rire, d’autre fouillaient le sol à
la recherche de trésors à carapace, et il y en avait un qui s’était risqué
beaucoup plus loin que les autres, solitaire et décidé, il marchait droit vers
l’immense silhouette du cachalot. Une femme criait un peu plus loin en faisant
de grands gestes avec ses bras, et Joël comprit que c’était la mère du jeune
téméraire.
Reviens !
Reviens ici ! hurlait-elle, complètement paniquée, les pieds légèrement
enfoncés dans la vase, à une dizaine de mètre de ce qui aurait du être le bord
de l’eau. Joël s’approcha d’elle, lui posa une main sur l’épaule et lui dit
simplement : je vais le chercher, ne vous en faites pas. Et il se mit en
route.
Le sol
semblait vouloir l’avaler tout entier. Chaque pas était plus difficile que le
précédent. Une odeur incroyablement forte de poissons crevés et de crustacés
abandonnés au soleil, enflait à mesure qu’il avançait et le prenait à la gorge.
Il s’emmêla les pieds dans un paquet d’algues, tomba à genoux et s’enfonça
presque jusqu’à la taille dans un plop sonore.
Il se
força à ne pas paniquer et essaya de se dégager mais le sol l’aspirait
lentement et inexorablement. Ses jambes commençaient à être engourdies par un
froid humide qui remontait le long de son ventre et s’insinuait partout.
Le soleil brûlait
en face de lui et il distinguait, parmi les ombres tordues par la chaleur,
l’immense silhouette du cachalot qui se dressait droit devant lui. Il fallait
qu’il avance. Il fallait qu’il sorte de cette vase assassine et qu’il ramène ce
gosse à sa mère.
Il se
coucha à plat ventre et entreprit de ramper le plus doucement possible afin de
ne pas s’enfoncer d’avantage. Peu à peu son corps grappillait quelques
centimètres, le soleil forçait sur sa nuque mais il persévérait et bientôt il
réussit à extraire une jambe puis une autre, et quand enfin il fut complètement
libre, il resta allongé sur le sol, immobile, à bout de souffle, avec au fond
des yeux des lueurs qui dansaient et des éclairs qui déchiraient sa cornée.
Il se
redressa tant bien que mal, les muscles rongés par l’acide, en proie à une
fatigue anesthésiante, presque apaisante. Il resta un moment à contempler le
soleil qui mourrait à l’horizon et peignait le paysage de couleurs douces et
chaudes et, devant lui, à peine à vingt mètre, le cachalot brillait de mille
feu sous les rayons tremblants, son énorme corps ronflait pesamment et même le
sol respirait en cadence.
L’enfant
se tenait immobile, une main posée à plat sur le flanc de l’animal, les yeux
fermé et les traits changeants, perturbés. Il devait avoir une dizaine d’année,
un visage rond et doux, des boucles noires, un peu folles, se dressaient haut
sur son crâne. Il marmonnait entre ses lèvres à demie fermées.
Joël se
rapprocha le plus doucement possible, redoutant de s’enfoncer dans le sol mais celui-ci
paraissait gagner en solidité, d’ailleurs il remarqua que le cachalot ne
s’était pas enfoncé du tout. Il n’y avait pas un souffle d’air, pas un bruit,
rien. Le temps semblait suspendu, étiré, infini. Tout à coup Joël ne savait
plus très bien pourquoi il était venu jusqu’ici. Il se sentait bien, simplement.
Il marcha
droit jusqu’à l’énorme animal.
Et
subitement il comprit tout, ça le traversa comme un courant électrique, d’une
clarté écrasante et superbe, une vérité froide et universelle.
Il eut un
mouvement de recul et puis s’arrêta tout à fait à quelques centimètres du
mastodonte. Il ne regarda même pas l’enfant, ferma ses yeux, leva sa main haut
dans le ciel et la posa à plat sur la peau épaisse et froide. Aussitôt son
visage se mit à changer, passant d’une émotion à une autre à une vitesse hallucinante.
Le soleil
écrasait ses derniers rayons sur la scène avant de disparaître tout à fait,
emplissant la ligne d’horizon d’un jaune pastel étrange, lumineux et terrifiant
à la fois, qui se détachait du ciel presque noir, à peine troué par une lune énorme
et écrasante.
Une brise
se mit à souffler. D’abord très douce, puis de plus en plus forte, jusqu’à
devenir un vent violent qui fit ployait les arbustes et hulula en fonçant à
travers les rochers.
La plage
était vide. Des emballages plastiques volaient et tourbillonnaient un peu
partout, des nuages de sables s’arrachaient du sol et retombaient un peu plus
loin ; tout semblait mourir et revivre à la fois. Se mélanger, devenir
autre chose.
Dans la
vase, une centaine de personnes se démenaient, essayaient d’avancer tant bien
que mal sous la force du vent et la vase traîtresse par endroit, ces trous
d’eau qui les maintenait collés au sol et dans lesquels certains s’enfonçaient
jusqu’à disparaître tout à fait, laissant à la surface un chapelet de bulles nacrées
pour oraison funèbre.
Et puis le
vent tomba aussi vite qu’il était venu et le silence fut total. Personne ne
bougeait plus. Personne ne respirait. Personne.
Un grondement d’abord imperceptible se mit à enfler jusqu'à devenir un rugissement et l’air fut immédiatement saturé de milliers de gouttelettes salées, l’horizon fut bouché par une ombre noire et mouvante qui avançaient sur eux en grandissant et le ciel entier disparut, la lune, les étoiles, plus rien n’existait ; et la mer éclata sur eux, engloutissant tout se qui se dressait sur son chemin, et bientôt l’eau recouvrit TOUT, et, dans le ventre du cachalot, Joël et le gamin s’en payaient une bonne tranche ; y’avait là déjà pas mal de monde, personne n’était étonné, les choses arrivaient d’une façon ou d’une autre, voilà tout, parce que rien n’est immuable et tout est à toujours à refaire.
02 avril 2008
- SUMMERTIME -
Ce fût le quatre décembre, vers dix-neuf heures que, suite à une rencontre impromptue, sa vie bascula. Les conditions de départ n’étaient pourtant pas, pour ainsi dire, privilégiées…
Cette rencontre eût lieu pendant qu’il était secoué par les écarts intempestifs d’une rame de métro, l’endroit qu’il détestait le plus au monde et à la période de l’année qu’il haïssait par-dessus tout, l’hiver.
Elle fût si inattendue qu’il était encore sous le choc. En l’espace de quelques secondes sa vie prit une tournure inhabituelle. Lui qui n’était que râles et plaintes, se transformait soudainement en quelqu’un d’autre. Un type plein d’une joie vibrante, presque douloureuse pour son cœur amaigrit. Une douce chaleur l’irradiait. Venue des tréfonds de son corps, elle s’installait tranquillement dans tout son être. Il sentait dans l’air, presque palpable, une substance enivrante, mielleuse qui l’emportait tout entier.
Sortant d’une mélancolie qu’il colportait depuis qu’il avait quitté le monde soyeux de l’enfance, il vit dans la vitre, son reflet qui souriait, tranquille et apaisé.
Emu aux larmes il ne savait pas trop quoi faire de ce sentiment nouveau.
S’il avait déjà ressentit autant d’émotions, ce dont il n’était plus sûr, il les avaient depuis longtemps enfouit sous une couche amère de problèmes propre à sa condition d’ouvrier célibataire, comme une mer de nuages accrochée au sol, si lourde et si épaisse qu’elle aurait voilé le soleil à jamais.
Et là, dans cette rame de métro, écrasé sous trente mètres de bitume, au plus profond des ténèbres, le soleil lui était enfin réapparut. Éclatant.
Ce jour là,
Antoine comprit que la vie était faite pour lui autant que pour les autres. Ces
autres qu’il voyait partout autour de lui, sans pouvoir les approcher. Ces autres qui
semblaient jouir d’une existence paisible et aventureuse à la fois. Qui
incarnaient ce qu’il rêvait d’être en secret. Des gens qui voyaient la paix des choses et qui souriaient autant, si ce n'est plus, qu'ils ne pleuraient.
Lorsqu’il entendit cette musique, crachée faiblement par les hauts parleurs du métro, il eût une révélation qui changerait le cours de son existence à jamais. Il eût envie de pleurer et de rire en même temps. Cette musique que personne n’avait eût la bonne idée de lui faire écouter le touchait jusqu’au fond de l’âme. Elle le rendait heureux.
Il n’avait suffit que d’une chanson, c’était tellement incroyable, ce n’était rien qu’une chanson mais il y a des choses qui ne s’explique pas. Il venait de rencontrer Sidney Bechet, il venait d’apprendre à vivre ; en seulement quelques minutes cette chanson, Summertime, lui montrait quelque chose qui lui avait échappé depuis longtemps. La musique d’un mort lui avait ravi l’esprit et offert quelque chose d’incroyablement précieux.
Il comprît que la joie pouvait l’habiter si il lui laisser une chance.
Si il savait ouvrir les bonnes portes.
En cet instant, tandis qu’au dehors la nature semblait prise d’une maladie incurable, il prît conscience qu’il avait, lui aussi, droit au bonheur…
31 mars 2008
- UN MATIN DE GIVRE -
Tu sais, lui dit-elle, je n’aime personne.
Il rigola et il l’attrapa par les cheveux et lui dit que ça n’avait aucune importance, parce qu’ici personne ne se souciait de rien, il fallait les voir les gens, se croire immortels et entendre l’amour partout autour d’eux, mais finalement c’est quoi tout ça, embrasse moi, et peut-être qu’on pourra se dire des sucreries et des mensonges corrosifs ; tout le monde passe son temps à mentir et à hurler en silence, des faux semblants, des simagrées, des coutumes civilisées de sauvages et des déserts éblouissants, des nappes brodées et des meurtres en série et EMBRASSE MOI, je veux comprendre , je veux pouvoir et être et VOIR, et sentir ta chaleur et tes mystères ; et elle lui posa la main sur le front et soupira, peut être oui, et puis elle colla ses lèvres sur les siennes et aspira un peu de saveur et de vie, de bonheur et de silence.
Je voudrais écrire une histoire d’amour, dit-il sans savoir, et elle rigola comme un crève un pneu, par pur sadisme et sabotage, et il s’en foutait parce que c’était comme ça, y’avait peut-être un peu de répit et des frissons qui courent et qui volent et qui donnent et qui s’illuminent, des os, des sourires et des caresses, des plages immaculés et de la neige noire et souillée, des baisers et des anges, des morsures et des lumières ; tout restait identique, tout le temps, ça s’emboîtait et s’ouvrait et soufflait et en fait ça n’existait pas et c’était tant mieux.
Embrasse moi, dit-il encore et elle ricana, PUTAIN, CE QUE TU PEUX ETRE SEUL !
Et puis elle le rejoint sous la couette et elle s’excusa du regard, ses yeux étaient immenses et lumineux. Moi aussi, tu sais, glissa-t-elle, je fais la maligne mais moi aussi, et tout le monde, et, viens, viens, je vais te bouffer et te mâcher, te digérer, te brûler, te faire mal et te faire hurler de plaisir, et, il ferma les yeux et pensa que tout recommençait tout le temps et il n’était pas bien sûr de savoir s’il trouvait ça rassurant ou si c’était la dope qui rendait tout plus lumineux et froid et identique et y’en avait quand même du sang bouillant qui lui gonflait les veines et la tendresse existe encore, non ?
Elle se glissa tout contre lui et prit son sexe durcit dans sa main et elle le plongea tout au fond de son ventre et elle dit, je suis malade, et il lui répondit que ça n’avait pas d’importance, sur la vitre le givre avait dessiné un réseau compliqué de craquelures et de fissures et peut être que c’était ça la vie, de la chaleur et du sang, et des larmes et un corps qui palpite, elle grogna de plaisir et il se redressa, tout le monde meurt, putain, je m’en fous, tout le monde meurt et il fait tellement froid dehors, elle lui prit la main et ils s’arrachèrent un sourire mâtiné de plaisir et ils étaient bien ; le monde pouvait continuer sa marche imbécile sans eux, bien au chaud sous la couette, fondus l’un dans l’autre, ils existaient, c’était pas plus compliqué, ils existaient et crachaient à la face du monde, et, l’espace d’un instant, TOUT ALLAIT BIEN.