30 novembre 2007
- Nouvelle -
Les
Larmes
On était assis par terre,
tranquilles, et on regardait passer les trains.
Tout allait pour le mieux. Le
monde ressemblait un étron géant qui coulait tout doucement. Les gens passaient
devant nous, sans nous voir ; y’en avait juste un ou deux pour nous
insulter des yeux ou d’un crachat.
Moi je m’en foutais, ça
faisait bien longtemps que je ne les voyais plus, je me contentais des fourmis
et des rats.
Par contre l’Autre grognait,
gesticulait, il ressemblait à une grosse limace bavant toute la rage du monde.
Parfois j’étais obligé de me barrer quelques heures parce qu’il sautait sur un
de ces salopards pour le crever. La plupart du temps je revenais, j’attendais
qu’il se réveille, qu’il ramasse ses dents, libère un flot de saloperies de
larmes et qu’il se rassoit, silencieux.
Moi ça faisait bien longtemps que je ne
pleurais plus, les perles salées avaient définitivement abandonné mes yeux depuis que je m’étais noyé
dedans quelques années auparavant.
J’avais trouvé l’Autre sur la
route, en partant de la Ville, et sa sale gueule m’avait presque émue.
Il était en train de roupiller
dans sa bile, au milieu des vaches, et une guitare flamboyait à ses côtés.
J’avais alors décidé de la lui tirer, pour la revendre, j’étais à sec, ni
argent; ni boisson qui pourrait me faire oublier cette sécheresse. Je la saisis
délicatement et m’en fus d’un pas transparent ; mon être tout entier était
volatile.
Cinquante mètres plus loin, il
m’avait rattrapé et je pris alors la plus fabuleuse raclée de ma vie, c’est pas
qu’il était costaud, mais moi j’étais faible. Il n’était pas méchant mais je
compris par la suite que sa gratte était pour lui comme une femme, sa femme. On
décida alors de faire la route ensemble.
A part lorsqu’il jouait de la
guitare en poussant des sortes de hululements et de borborygmes
incompréhensibles, il ne prononçait pas un seul traître mot, ne lâchait pas un
seul souffle, il n’existait pas. Il n’avait presque plus de dents et une
immense cicatrice encerclait son crâne chauve ; comme si quelqu’un lui
avait volé son cerveau. Et s’était peut être bien vrai.
Ça faisait un peu plus de deux
mois qu’on traînait nos carcasses ensemble. On marchait la plus grande partie
de la journée, refusant de céder à la facilité de faire du stop. Si au moins on
avait pu voler le monde aurait peut être
cessé.
Le soir on s’arrêtait et
l’Autre jouait de la voix et des cordes.
Moi je faisais le singe
domestique.
Parfois ça nous rapportait
quelques pièces, parfois quelques coups.
On ne mangeait presque pas,
mais le vin rugissait comme un torrent dans nos veines. Il nous permettait de
garder la tête haute, droite, et nous, titubant, oubliant qu’on avait prévu de
tirer notre révérence.
Si j’avais su où tout ça me
conduirait, j’aurai gobé mes yeux secs et serai parti en courant, sans me
retourner. Jamais.
L’Ennui avec la vie c’est
qu’on ne peut jamais savoir où cette putain nous emmène.
« Pfff,
On a vidé notre
dernière bouteille », j’ai dit.
Il ne répondait jamais,
y’avait juste ses yeux qui jouaient à la souris crevée.
« J’en ai plus que marre
de toute cette merde! Même les mouches se marrent.
Ce soir je commence le
Plan. »
Une souris ressuscite dans son
regard.
« Les moineaux peuvent
chialer et les vaches pisser leur lait par la bouche, demain je serai DIEU et plus
rien ne nous manquera !! »
Un corbeau passe dans sa
bouche. Il a l’air de comprendre quelque chose.
« A l’aube je ramènerai
les ingrédients et toi tu les garderas jusqu’à ce que je revienne à
nouveau. »
C’était là toute la clé du
Plan.
Comprenne qui pourra mais
j’étais un génie et personne ne comprenait. Les gens méprise les génies car ils
sont trop plein d’ennui pour comprendre le Rêve…
Ses yeux jetaient alors des
petits postillons étincelants, signe qu’il avait compris, lui l’imbécile, et
qu’il était prêt.
A l’aube donc, je m’en
revenais avec seize mules chargées de bouteilles. Ces mules n’avaient pas
d’oreilles et c’était bien mieux pour garder le secret. Y’avait là assez
d’alcool pour trois vies de poivrot.
« Je reviens tout à
l’heure. Pas de conneries, hein ? Touches à une seule de ces bouteilles et
tout est à refaire. Alors gaffe, compris? »
Il ravala ces dents. Sourit.
La route était sinueuse mais
j’en fis trois fois le tour. Lorsque je revins, quatre heures plus tard, je le
retrouvais comme au premier jour, profondément endormi dans son vomi.
L’odeur âpre et acide était
partout, elle me prenait à la gorge et me remuait les tripes.
Des bourdonnements incessants
frôlaient mes entrailles; j’avais chié jusqu’à mon dernier espoir et les mouches
s’occupaient à me le rappeler en chantant.
Cet énergumène avait bu le
chargement de deux mules.
Mon rêve était anéanti.
Le désespoir m’aguichait comme
une pute de bas étage et la rage me comprimait le cœur.
Tout était à refaire.
Mais le peu de vie et de
lucidité qu’il me restait me condamnaient de toute façon à abandonner. Le Plan
était mort-né et ne serait jamais mené à termes.
C’était tout qui mourrait avec lui.
L‘envie de le faire souffrir
supplanta celle de l’étriper, et saisi d’incontrôlables tremblements, j’attrapai sa guitare et l’accrochai aux
rails à l’aide de ma ceinture.
Lorsque le hululement glacial
du train creva le ciel, l’Autre se réveilla et m’observa de ses orbites
humides.
Il comprit instantanément la
situation et s’arracha les yeux dans d’atroces bruits de succions, pour ne plus
voir la vie qui ricanait. Les bruits de mastication succédèrent aux autres
lorsqu’il les enfourna dans sa gueule béante. Malgré toute ma rage, j’eus
soudainement peur…
Puis arrivèrent les bruits
reconnaissables de quelqu’un qui s’étouffe. Et alors que je le regardais
cracher sa vie, j’entendis le hurlement puis le fracas du train.
Je bus comme si je voulais
mourir, et m’endormis.
A mon réveil les castors
avaient volé le corps de l’Autre et j’allai voir près des rails.
Une odeur de charogne flottait
dans l’air. Des morceaux de corps humain jonchaient les rails. Quand ce que je
pris pour la tête se mit a chanter, « j’te crèverai fils de rien, j’te
f’rai bouffer du boudin… », je compris immédiatement que c’était une
femme,… la femme de l’Autre,
la Guitare…
J’avisai une grosse pierre, et
une minute plus tard on n’étendait plus qu’un faible gargouillis.
Je suais le dégoût, la honte,
la mort.
Je compris que je n’avais
jamais rien vu, jamais rien su, jamais rien compris.
Mes yeux étaient remplis de
merde, et je n’avais pas su tirer la chasse à temps.
Le monde était en ruine. Il
était remplit de malades purulents. La folie le rongeait comme la lèpre. Je me
croyais en dehors mais j’étais en plein dedans.
J'attendais.
Quand le train passa, je
n’entendis que le bourdonnement des mouches.
Je sentis ma tête se décoller et rouler en bas
de la colline. Il me fallu quelques minutes pour reprendre mes esprits.
C’est alors que je les vis.
Les enfants. Ils couraient vers moi - enfin ma tête, bordel quelle
merde !- comme des trucs.
Je me souviens parfaitement de
toutes ces petites bouilles, rosies par le froid, qui se faisaient des passes
avec ma caboche, en piaffant, en bavant, en hurlant :
« SALOP, SALOP, SALOP, SALOP, SALOP,
SALOP, SALOP, SALOP, SALOP »
Je ne me souviens pas de la
douleur. Juste de leurs yeux immenses, étincelants, suintant la haine et des
rigoles brûlantes qui rongeaient mon visage.
Je me souviens des larmes.