Si les feuilles meurent...

des nouvelles, poèmes, romans, mots, point, espaces et virgules et tout le tralala...

28 avril 2008

- ACCIDENT (S) -

Le bus avait freiné trop tard.

Sur la chaussée trempée, le reflet de ses phares semblait fou. Un crissement de pneu déchira l’air pendant de longues secondes et puis il y eu un choc. Un choc sourd. Et alors qu’on avait la sensation de toujours l’entendre, un petit corps vola dans l’air, décrivant une courbe parfaite, et vint s’écraser sur une voiture en stationnement, à vingt mètre du bus. Le pare brise éclata sous le choc et des éclats lumineux s’envolèrent vers le ciel et se dispersèrent tout autour du petit corps désarticulé. L’alarme de la voi­ture retentit à travers la nuit.

L’enfant glissa doucement du capot et se tassa sur les pavés hu­mides. Un fin filet rouge coulait de son visage.

Pierre sortit de son bus en titubant, fit quelque pas en avant, le visage livide, décomposé. Il prit appui sur le toit d’une voiture, leva la tête vers le ciel noir, semblant chercher quelque chose. Prit de tremblements convulsifs, il esquissa un pas vers le corps et s’écroula sur le sol. Son hurlement rugit à travers sa gorge serrée et s’éleva dans l’air poisseux.

L’enfant était mort.

 

*

 

Il arriva, cinq minutes plus tard, deux voitures de police et une ambulance, toutes sirènes hurlantes.

Le bus lui, n’était plus là.

Les flics, médusés, écoutaient quelques témoins expliquer comment le chauffeur, après avoir poussé un hurlement atroce, était remonté dans son véhicule, comment il avait empêché la dizaine de passagers de descendre, les menaçant selon certains d’un couteau, selon d’autres d’une batte de base ball. Et il était partit. Tout simplement.

Les témoignages étaient difficiles à authentifier aux vues du lieu de l’accident. Il y avait, dans un périmètre de moins de cent mètres, quatre rades qui dégorgeaient chaque soir à cette heure-ci de poivrots de la pire espèce.

L’enfant, qui ne devait pas avoir plus sept ans, était encerclé par une masse compacte dans laquelle la police avait des difficultés à se frayer un passage. Les charo­gnards avaient bondis, attirés par l’odeur du sang et du tragi­que, et observaient en chuchotant l’ange foudroyé. Celui-ci avait terminé sa chute dans une position grotesque et maca­bre, presque assit, une jambe à l’envers, plongé dans une flaque carmin, et avec une matière noirâtre, visqueuse, suintant de ses beaux cheveux blonds.

Il avait presque l’air vi­vant.

C’était horrible.

Lorsque le corps, rappelé par la gravité finit par s’effondrer dans un léger froissement de vêtements, un vague bruit spongieux et quelques craquements à peines audibles, on entendit la populace retenir son souffle et certains s’écartèrent. C’était trop.

Bientôt les policiers eurent raison des voyeurs et un semblant de périmè­tre de sécurité fut établit. Un jeune flic, les yeux humides et cernés, les traits déformés par l’horreur, ne pu se contenir d’envoyer son poing meurtrir la chair d’un des vautours qui refusait obstinément de s’écarter et mentait grossièrement en prétendant connaître l’enfant. L’altercation fut vite maîtrisée et on em­mena le petit corps brisé, protégé des regards anthropophages et hallucinés par un linceul blanc qui ne tarda pas à virer au rouge.

Le brancard fut placé dans la l’ambulance et les infir­miers suivirent, le visage pâle et l’œil éteint. Les gyrophares balayaient l’espace et peignaient les murs à intervalles réguliers, de bleu et rouge.

Quelqu’un, quelque part, pleurait.

L’ambulance se mit en marche dans un sursaut et aussitôt tout le monde se dispersât. Les cannibales étaient repus, et retournaient noyer leurs misères dans un verre de rouge.

Le spectacle était fini.

 

*

 

Au comptoir du Bistrot du Coin, les avis convergeaient tous en une seule voix unanime et furibonde : il fallait que le salaud paye ! Le patron, exceptionnellement, lança une happy-hour afin que les poivrots puissent facilement se remettre de l’évènement.

On chercha avidement des informations sur l’accident mais malgré les quatre-vingt-quinze chaînes disponibles dans le bar, rien, aucun journal, aucune dépêche n’y faisait allusion.

C’était trop tôt.

Déçus, les clients ne se laissèrent pas abattre pour autant et entreprirent de raconter pour la dixième fois ce qu’ils avaient vu, chacun essayant de sublimer son récit, y ajou­tant moult détails inventés ; du plus mauvais goût.

S’il eût été à ce moment là, quelqu’un de censé dans le bar, il aurait certainement mis le feu au bâtiment, après avoir piégé tout le monde à l’intérieur.

 

*

 

Pierre suait à grosse goutte. Son bus dévorait la route et il n’avait pas l’impression d’y être pour quoi que ce soit. Son cerveau carburait encore plus vite, sans pour autant se fixer sur une idée précise ; il voyait parfois un visage adora­ble, orné de cheveux blond poisseux de sang qui le regardait droit dans les yeux, parfois les contours indistinct d’une femme en pleine crise de nerf, sans savoir s’il s’agissait de la mère du petit ou de sa propre femme qui s’apprêtait à sauter par la fenêtre.

Il savait qu’il fallait faire demi tour, mettre fin à cette masca­rade, se montrer responsable de ses actes, mais enfin MERDE ! il roulait normalement lorsque l’enfant avait sur­git d’une ruelle, invisible. Il n’avait compris ce qu’il se pas­sait que lorsqu’il avait vu l’éclat des cheveux blond dans les phares, le pied déjà en train d’écrabouiller la pédale de frein, tout en essayant de ne pas envoyer le bus dans le décor. Il avait su, et avait vu exactement ce qui s’était produit, comme au ralenti, il avait sentit le corps rebondir sur la carrosserie, il avait vu s’envoler l’enfant et savait à ce mo­ment que la mort était venu poindre sa sale gueule dans son monde.

D’énormes larmes lui roulaient sur les joues sans même qu’il ne s’en aperçoive et le bus continuait à avaler l’asphalte comme un dément.

À l’arrière les gens commençaient à chuchoter entre eux.

 

*

 

En sortant du Bistrot, ils s’étaient rapidement répartis dans les véhicules. Ils avaient quatre voitures et une fourgonnette. Ils étaient excités comme des puces, les yeux fous et brillants, la langue pendante et le goût du sang plein la bouche. Ils se sen­taient bien, pleins d’une fierté mensongère, convaincus d’être les messagers de la loi, ceux par lesquels la justice serait faite. L’envie de faire du mal, de voir couler le sang était là, et l’excuse ne pouvait être meilleure. Ils s’étaient armés comme ils avaient pu et agi­taient en l’air leurs matraques de fortune, en poussant des cris rauques et étonnamment aigus. Comme pour un rodéo.

Ce n’était pas par vo­lonté de justice qu’ils se mettaient en route, c’était leurs misères quotidiennes qui leur creusait de grands trous dans la tête et qu’ils remplissaient avec toutes les merdes qu’ils voyaient et toutes les bouteilles qui passaient à leur portée, c’était leurs saloperies de vies qui rendaient à chacun leurs instincts les plus dégueulasses.

Et cette quinzaine de types, ivres morts, savaient se men­tir mieux que personne et ils partirent en hurlant, convain­cus du bien fondé de leur chasse à l’homme.

 

*

 

Ça faisait presque une demie heure qu’ils s’étaient lancés à sa poursuite et ils ne savaient toujours pas où était ce foutu bus. L’inspecteur Bourgon regardait par la fenêtre, la tête encore pleine de cheveux blonds sanguinolents. Il ne por­tait aucun jugement moral sur le chauffeur de bus, il ne savait pas qui il était ni l’état dans lequel il était au moment de l’accident ; tout ce qu’il savait c’est que c’était horrible, simple­ment abominable ; l’enfant avait une mère et celle-ci n’allait pas tarder à voir le corps de son fils, ça lui envoyait des coups dans les tempes et il n’arrivait pas à se concentrer, il devait ramener ce type devant un tribunal, c’était la seule certitude qu’il avait.

Il pensa à sa femme qui voulait désespérément un gamin. Si elle savait…

Lui, franchement, ne savait plus.

 

*

 

Franck bouillonnait d’impatience. C’était son heure. Il al­lait pouvoir goûter à la gloire. Ou tout du moins à un semblant de reconnaissance et un article élogieux dans les faits divers des journaux locaux. Ce fils de pute de chauffeur complètement barge, il allait te le casser en deux, il allait sauver tous ces gens qui tremblaient de peur au fond du véhicule et livrer le criminel aux autorités compétentes. Il lui suffisait de saisir sa chance, de profiter d’un moment opportun pour se rappro­cher sans que l’autre ne le voie, et puis quand il serait suffisamment proche, il lui sauterai dessus par surprise et lui ferait une clé de bras, et vite vite il attraperait le volant et écraserait le frein. C’était la seule partie de son plan qui lui paraissait hasardeuse, mais enfin, il se débrouillerait. Il n’avait pas peur, pas vraiment, mais il ressentait une cer­taine angoisse, une urgence, il fallait qu’il passe rapidement à l’action parce qu’il y avait ce type au fond du bus qui avait l’air de penser exactement comme lui, mais pas de bol mon gros, pensa t-il, c’est mon morceau de bravoure, c’est mon moment, alors garde toi bien de venir faire ton héros, JE vais être dans le journal !

Et l’autre au fond, Didier, pensait effectivement exacte­ment à la même chose en se mordillant les lèvres.

 

*

 

Les sirènes de polices déchiraient la nuit ça et là, la campa­gne était pleine d’ombres mouvantes, d’éclats de phares, de hurlements et de policiers fatigués. Ils avaient dressé des barrages sur les quatre carrefours principaux, ils allaient le serrer ce fils de pute, ils allaient l’arranger façon frustrés.

 

*

 

Pierre vit un éclat lumineux dans son rétroviseur et re­tint sa respiration. Il appuya encore un peu plus sur l’accélérateur et le bus fit un bond en avant, la petite route descendait et il prit rapidement de la vitesse, devant lui ses phares peinaient à trouer l’obscurité et l’air glacé qui rentrait par les fenêtres ouvertes fai­sait un bordel pas croyable, un rugissement de l’enfer à quatre degrés. Quand il jeta un nouveau coup d’œil dans son rétro, il vit encore l’éclat lumineux loin derrière, mais pas de gyrophare. Ça n’était sûrement rien. Il souffla un peu et ménagea son bus lorsque la route se mit à remonter d’un seul coup. Et puis, sortis de nul part, les phares vinrent frapper à nouveau sur sa rétine, étrangement proches et menaçants, ils arrivaient à toute vitesse dans la côte et bientôt il s’aperçut qu’il y avaient au moins trois ou quatre véhicules collés les uns aux autres, pas de gyrophare certes, mais un convois qui se rapprochait inexorablement. Il devina immédiatement qu’ils étaient là pour lui, il connaissait la région et ses pauvres bougres imbibés de douleur et de mauvais alcool, et, s’il ne s’étonna pas une seconde de voir ce convoi d’ivrognes lancé à sa poursuite, il senti la trouille lui remonter le long du dos et ses jambes se mirent à s’agiter toutes seules, si bien qu’il avait du mal à garder son pied sur l’accélérateur.  

Et puis, à travers le boucan que faisait l’air en s’engouffrant dans le bus, il entendit très nettement les pre­miers hurlements, une meute de bêtes féroces dégénérées attirées par le sang, jouasses et horribles à l’idée d’un lynchage au clair de lune. Merde. Il préférait encore les flics. Une bonne truffée de plomb avant de s’endormir.

Il appuya tant qu’il pu sur l’accélérateur et essaya de réfléchir à la situation, sans succès. Sa tête allait éclater, il commençait à en être persuadé, ou bien sous les coup de manches de pioche des charognards qui lui collaient au train, ou des matraques des flics, ou simplement à force de carbu­rer aussi vite.

Il ne savait pas quoi faire sinon s’accrocher au volant, es­sayer comme il pouvait de réfréner les tremblements qui agitaient son corps, regarder droit devant et rouler le plus vite possible, jusqu’à ce que quelque chose se passe.

 

*

 

À l’arrière du bus, les passagers aussi avaient aperçus le convoi et en parlaient en chuchotant, de peur d’attirer l’attention du chauffeur. Franck commençait à réaliser que sa chance allait lui passer sous le nez. C’était le moment d’agir. Tous les passa­gers s’étaient retournés et regardaient par la vitre arrière, s’interrogeant sur l’identité du convoi. Certains émettaient l’hypothèse de complices du chauffeur venus lui prêter main fortes. D’autres secouaient la tête, atterrés par de telles divagations, mais non c’était des flics en civil voilà tout, finale­ment personne n’était rassuré et tout le monde avait raison. Franck ne bougeait pas.

Les cris que poussèrent les poursuivants en arrivant à portée du bus mirent tout le monde d’accord, ce n’étaient pas des flics. Franck roula des yeux en croyant reconnaître le conducteur de la camionnette qui se rapprochait rapidement. C’était un de ces piliers de comptoir du Bistrot du Coin avec qui il se mettait une cuite de temps en temps en rentrant de l’usine. Il se mit à respirer plus fort, décidemment ça n’allait pas être facile, tout le monde semblait vouloir arrêter ce foutu bus et bordel de merde, c’était pas ce qu’il avait imaginé, les passagers eux même ne tenaient pas en place, il fallait qu’il passe à l’action.

Il se leva.

Il se mit à avancer à moitié accroupi, très lentement, essayant d’échapper aux yeux fous qui apparaissaient dans le rétroviseur de temps en temps. Il était encore à une bonne dizaine de mètres du chauffeur quand il sentit une main l’attraper par l’épaule et le tirer en arrière. Il tomba sur le dos et se retrouva nez à nez avec le grand type à lunettes qui se mordillait les doigts tout à l’heure, au fond du bus. Didier. Il tenta de se redresser mais l’autre le tenait plaqué au sol en appuyant de toutes ses forces sur ses épaules. Il lui lança un regard assassin, dans sa tête ça hurlait, bordel de merde, qu’est-ce qu’il faisait là cet abruti, il allait tout lui faire foiré, il FALLAIT qu’il soit le héro de cette histoire. Il en avait besoin, ce n’était pas seulement son ego, c’était les jurés qui l’attendaient la semaine prochaine au palais de justice, c’était eux qui devaient voir en lui un homme admirable, un courageux héro et non pas un soit disant ivrogne qui battait sa femme.

MERDE ! susurra-t-il entre ses dents serrés. L’autre lui plaqua une main sur la bouche et lui fit signe de la fermer.

 

*

 

Ils allaient se le faire. Ils allaient se payer ce chauffard. La camionnette ouvrait la voie et grappillait tranquillement les derniers mètres qui les séparaient du bus. À l’intérieur c’était la fête, encore mieux que cette fois où ils étaient partis tous ensemble titiller les hippys qui s’étaient installés dans une ferme abandonnée, près du terrain du Georges, et qui passaient leur journées à jouer du tam-tam et à fumer de la marijuana.

La bouteille de schnaps passait de main en main, ils se donnaient de grandes claques sur les cuisses et tapaient en cadence leurs gourdins sur le toit du véhicule. Un long frisson leur parcourait les bras, ils hochaient la tête en marmonnant, parfois y’en avait un ou deux qui hurlait comme des loups et tout le monde rigolait. Ils piaffaient d’impatience, ils avaient retrouvé le bus avant les flics, dans la région c’était comme ça que ça marchait. Ils allaient éclater le crâne de ce chauffeur de bus, ils se sentaient vivants ; ils étaient heureux.

 

*

 

Au barrage Nord c’était l‘effervescence, on avait repéré le bus sur une petite route de campagne qui fonçait droit par ici, y’avait pas d’autres chemin, la poursuite allait bientôt prendre fin, ils allaient attraper ce malade.

Tous les flics vérifiaient leur arme, faisaient cliqueter des machins et enfonçaient des bidules, des sourires apparaissaient sur les visages, c’était de la belle mécanique qu’ils avaient en main ; si la situation le permettait ils allaient pouvoir tirer, c’était pas tous les jours, et puis pas avec n’importe quoi, certains en avaient même rêvé, ils tenaient entre leurs mains ces énormes fusils à pompe et ces mitraillettes dont ils ne pouvaient que trop rarement se servir !

L’excitation montait de plus en plus. Rares étaient ceux qui voyaient en tout ça un énorme merdier ; seuls quelques gradés et quelques bleus appréhendaient la situation et frémissaient d’angoisse en voyant dans les yeux de leurs collègues, un truc pas net du tout. Ils se contentaient de baisser suffisamment la tête pour que leur visière dérobe la scène à leurs regards.

Chacun se mit en position derrière les voitures et dans les buissons environnants. Le rond point était couvert de tous les côtés, il n’y avait aucune échappatoire. Ils se jetaient des petits coups d’œil souriant en guettant la route toute noire qui surgissait des ténèbres juste devant eux. Bientôt le bus allait arriver par là, ils n’en pouvaient déjà plus d’attendre.

 

*

 

Pierre entendit du bruit à l’arrière. En lorgnant dans le rétro il finit par découvrir deux paires de jambes à une dizaines de mètres de là, qui trahissaient leurs propriétaires grossièrement cachés derrière les fauteuils. Il hésita une seconde et finalement se mit à gueuler : Je vous ai vu ! Faites pas de conneries ok ?! Je… J’en ai rien à foutre moi ! Faites rien sinon ou je nous envoie tous dans le décor ! Compris ? Je… Hé !

Les jambes restaient immobiles.

 

*

 

Allez ! Yahh ! Vas-y George ! Envoie la gomme !

Et George envoyait. Il allait la dissoudre sa camionnette, il ne se rappelait pas d’avoir jamais été aussi vite. Il remontait tranquillement sur le flanc gauche du bus, il apercevait le chauffeur qui se retournait de temps en temps. L’air vif les frappait de plein fouet et aiguisait leur sens meurtris par l’alcool. George se mit à klaxonner comme un damné et lorsqu’il croisa le regard terrorisé du chauffeur, il sourit de toutes ses dents, en prenant l’air le plus abominable possible. Le bus fit une embardée sur la droite et revint sur la camionnette dans un crissement à vous déchirer les tympans. L’espace d’un instant tout le monde se tu et George faillit perdre le contrôle de son véhicule, le choc avait été d’une violence inouïe. Il rétrograda en catastrophe et perdit quelques dizaines de mètres, bordel de merde, ça n’allait pas se passer comme ça, il se percha sur l’accélérateur et hurla à plein poumons.

 

*

 

Franck se redressa en premier. Ils avaient fini par se mettre d’accord. Didier serait lui aussi dans le journal mais l’initiative reviendrait à Franck. Il n’était pas mécontent de cet arrangement, il aurait tous les mérites et l’aide de cet énergumène ne serait pas inutile, loin de là. Et puis il n’avait pas pu faire autrement. Il passa dans la rangée opposée et s’accroupit. Didier se leva et avança droit vers le chauffeur qui ne tarda pas à se retourner, le visage livide et fatigué, et regardant à nouveau la route se mit à gueuler : Oh ! Reste assis toi ! Je t’ai prévenu !

Et il accompagna sa menace d’une ruade sur la droite qui l’obligea à se concentrer sur sa conduite. Franck en profita pour venir se cacher juste derrière le siège du chauffeur et Didier fit semblant de tomber et roula en avant. Lorsqu’il leva la tête, il vit Franck juste devant lui qui lui fit un signe de la main. Le chauffeur se retourna et constatant la chute de Didier, lui montra d’une main l’arrière du bus et lança d’une voix forte : Bon, tu vois ! Retourne à l’arrière maintenant !

Didier ne bougea pas.

Bordel tu vas retourner à l’arrière, oui ! Allez !

Didier resta immobile.

C’était parfait, Franck était dans un angle mort, le chauffeur ne pouvait le voir, il ne lui restait plus qu’à bondir et étrangler ce fils de pute tandis que Didier écraserait la pédale de frein.

Il respira un bon coup et se prépara à passer à l’action.

 

*

 

Le barrage s’étendait sur tout le carrefour, seul îlot de lumière dans la nuit noire. L’inspecteur Bourdon avait donné les consignes et tout était en place. Il marchait de long en large en fumant une cigarette. Il faisait froid et l’air était humide, il pensait à la chaleur de son lit, à sa femme, il essayait de n’avoir en tête que des choses agréables et qui n’avaient rien à voir avec la situation.

Malgré cela, l’inspecteur n’était vraiment pas tranquille, il ne pouvait s’empêcher d’avoir un mauvais pressentiment. Entre ce chauffeur de bus qui semblait avoir perdu les pédales et qui risquait fort de foncer tout droit dans le tas, ces flics surexcités et impatients de tirer avec leur gros pétoires ou d’attendrir les chairs avec leurs matraques, et puis ce convois de traînes-misères dont on lui avait rapporté qu’il suivait le bus de très près, les possibilités de débordements étaient multiples, les risques nombreux, les hypothétiques conséquences terrifiantes. Il secoua la tête pour essayer de chasser les idées noires qui s’infiltraient dans son esprit à mesure que l’attente grandissait. Il allait devoir être attentif et intransigeant. Il appela un des officiers en qui il avait toute confiance, donna les dernières instructions, demanda si on avait fini par savoir le nombre exact de passagers qui étaient retenus dans le bus et serra les dents lorsqu’il reçut un hochement d’épaules désolé pour seule réponse.

Il se figea quand il entendit les klaxons hurler dans l’obscurité.

Le bus arrivait.

 

*

 

Pierre s’efforçait de regarder droit devant, de ne pas céder à la panique que lui inspirait ses poursuivants.

Il n’y arrivait pas.

La route s’était élargie et une des voitures le doublait par la droite tandis que la camionnette le serrait à gauche. Dans les deux véhicules des hommes hirsutes aux yeux fous hurlaient comme des sauvages en agitant toutes sortes d’objets contondants.

L’espace d’un instant, il fut presque tenté de lâcher le volant et de voir ce qu’il adviendrait. Il avait le sentiment que plus rien ne pouvait réellement lui arriver désormais. 

Et alors même qu’il se laissait aller, la brume qui obscurcissait son esprit se dissipa lentement, s’effilocha jusqu’à ce qu’il puisse enfin appréhender pleinement, rationnellement la situation ; tout ça avait était beaucoup trop loin. Il avait les vies d’une dizaine de personne entre les mains, celle de l’enfant était déjà impossible à supporter, ça lui creusait un grand trou dans la tête et des fils barbelés lui lacéraient la gorge, il fallait qu’il s’arrête et laisse descendre les passagers avant qu’un de ces abrutis qui lui donnaient la chasse ne l’envoie dans le décor ; il fallait que tout ça prenne fin.

Il allait se rendre.

Tout à coup une fenêtre éclata juste derrière lui et quelqu’un laissa échapper un cri. Il fit un écart, manqua de perdre le contrôle de son bus et se mit à hurler : MERDE, MERDE, MERDE ! Il se pencha autant qu’il pu sur son volant, croyant qu’on lui tirait dessus, mais à la réflexion il n’avait pas entendu de détonation, c’était autre chose. Il se redressa le plus lentement possible et jeta un coup d’œil à sa gauche, vit une grosse pierre lui arriver droit dessus et eu à peine le temps de se baisser que sa fenêtre se répandit sur lui. La pierre rebondit contre son appui tête et vint se loger près de ses pieds. Il serra les dents. Putain ces tarés allaient tous les tuer ! Si la pierre l’avait touché, bordel, quelle bande de malades ! Il ne pouvait pas s’arrêter tant que ces types lui collaient au train.

Sans trop y croire il se pencha à sa vitre et hurla : je vais me rendre putain ! Arrêtez vos conneries !

Pour toute réponse, la camionnette se colla contre le bus, juste à sa hauteur et un type blanc comme un mort lui hurla toute une volée de menaces et d’injures en essayant de lui donner des coups avec une batte de base ball.

Il donna un grand coup de volant qui envoya la camionnette tâter du bas-côté et un crissement de pneu fendit l’air.

Il jeta un œil plein d’espoir dans son rétro mais déjà les phares de la camionnette remontaient son sillage, bien en place sur la route, et les hurlements reprirent, plus décidés que jamais.

Loin devant lui la nuit était baignée d’étranges lueurs qui semblaient émaner des nuages eux-mêmes et révélaient la topographie de la route. Il y avait un virage très serré à cent mètres environ. C’était sa chance. En le négociant bien il pourrait envoyer un de ses poursuivants dans le décor et obliger les autres à sérieusement ralentir.

Il accéléra tant qu’il pu.

 

*

Franck s’était tassé sur lui-même quand la première fenêtre avait éclaté. Il ne voyait plus Didier et n’osait pas bouger. Il se répétait inlassablement des encouragements, mais rien à faire, il restait cloué sur place.

Pourtant, il FALLAIT qu’il agisse.

Le bus freina brusquement. Il se cogna la tête contre l’armature métallique d’un siège. Un énorme choc ébranla le flanc du véhicule et il entendit un fracas de tôle froissée sur sa gauche tandis qu’une odeur de caoutchouc brûlé emplissait l’air. Le chauffeur éclata d’un rire mauvais et les pneus hurlèrent quand le bus sortit du virage.

Et soudainement, comme pour encourager Franck, semblant sortir de nulle part, une forte lumière blanche parsemée de traînées rouges et bleues éclata à l’avant du bus. C’était le moment. Il se releva et fut aveuglé par la lumière mais il réussit à coincer son bras sous le cou du chauffeur et hurla : Didier ! Didier ! Je l’ai ! Magnes ! Didier ! en jetant des coups d’œil nerveux derrière lui. Le chauffeur se débattait et sa main battait frénétiquement l’air. Franck serrait le plus fort possible. Ses yeux commençaient à se remettre doucement et il cru distinguer des phares droit devant eux. DIDIER !

 

*

 

Didier ne bougeait pas. Il était toujours couché dans l’allée, immobile, le souffle court. Autour de sa tête s’épanouissait une corolle foncée. Il ne pouvait pas bouger et la seule chose qu’il voyait était cette grosse pierre ensanglantée qui l’avait frappé derrière la nuque un peu plus tôt. La moquette était gorgée de sang. Il ferma les yeux. Il était salement sonné. Il ne savait pas si il était en train de s’évanouir à nouveau ou de mourir tout à fait. Il sourit.

*

 

Pierre étouffait. Il se débattait tant qu’il pouvait mais l’autre resserrait sa prise de plus en plus, il avait des éclairs qui éclataient dans les yeux, il n’y voyait plus rien, les deux voitures restantes tamponnaient son bus, et il n’avait conscience que de son pied qui écrasait l’accélérateur. Et puis tout à coup l’autre le lâcha en hurlant : FREINE ! FREINE NOM DE DIEU ! Pierre ouvrit grands les yeux et compris subitement d’où provenait toute cette lumière qui l’avait aveuglé à la sortie du virage. Y’avait là un barrage de flic, dressé à quelques dizaines de mètres seulement, son bus était lancé à toute blinde, et, lorsqu’il essaya de freiner, quelque chose bloquait, ça ne marchait pas.

Une grosse pierre était coincée sous la pédale.

C’est au moment où il se pencha pour la dégager que claqua le premier coup de feu.

 

*

 

Lorsqu’il fut évident que le bus et les deux voitures qui l’encadraient ne freineraient pas, la jeune recrue Villot paniqua complètement et se mit à ouvrir le feu. Aussitôt, la plupart des autres flics firent fi des consignes élémentaires en cas de présence de civils. Ils se mirent eux aussi à arroser le convoi tandis que l’inspecteur s’époumonait à leur gueuler de se sauver au plus vite. Personne ne l’entendit hurler le cesser le feu. Ils étaient bien trop pris par ce qu’ils faisaient. En quelques seconde les trois véhicules furent troués de toute parts, les pares brises éclatèrent et une des voiture sorti subitement de la route et vint s’encastrer dans un énorme chêne.

 

*

 

Dans le bus c’était le chaos, des morceaux de débris volaient partout, des trous apparaissaient régulièrement dans la carrosserie, les appuis-tête éclataient en morceaux, et tout au fond, les passagers, couchés par terre, hurlaient à se rendre dingue.

Franck s’était laissé tomber sur un siège et regardait avec distance son ventre charrier un flot continu de sang. Il comptait trois trous, tous dans l’estomac. Curieusement il n’avait pas vraiment mal, ce n’était pas ça, il avait froid surtout. Il était immobile, une main posée sur son ventre, et regardait les voitures de flics se rapprocher à une vitesse grandissante.

 

*

 

George avait prit une balle en pleine tête et sa camionnette fonça droit sur le barrage.

Au même moment, Pierre donna un grand coup de volant et son bus se coucha dans un grincement sinistre avant de s’abattre lui aussi sur les forces de l’ordre ; et bientôt la scène ne fut plus qu’un enchevêtrement de métal tordu et de corps brisés, de flammes et de râles, de fumée, de mort.

 

*

 

Quand l’inspecteur se releva, il ne comprit pas tout de suite ce qu’il venait de se produire. Ça avait été si vite.

Tout autour de lui des gens hurlaient, des flammes dansaient et une fumée noire et piquante tournoyait et dérobait à son regard, la vue du carnage.

En face de lui, Pierre gisait dans une flaque de sang et essayait de se relever. L’inspecteur lui tendit la main, l’arracha au bitume, et l’aida à sortir de la fournaise.

 

*

 

L’aube était baignée d’une lueur surnaturelle, comme si un deuxième soleil éclatait sur le carrefour à mesure que l’incendie amplifiait et que les cris s’étouffaient.

Les survivants se comptaient sur les doigts d’une main.

 

*

 

Dans la morgue, le drap qui couvrait l’enfant glissa par terre sans un bruit. La pièce était figée dans un silence à peine troublé par le ronronnement des appareils frigorifique. Tout était blanc et métallique, froid, mort.

Un spasme agita la jambe de l’enfant, ses paupières frémirent, son petit bedon se gonfla et ses yeux s’ouvrirent très grands.  Il se redressa, s’assit, les jambes tendues, la tête toute dégoulinante de sang et porta la main à son crâne. Il se gratta la tête un moment avec une drôle de grimace et passa longtemps à observer ses doigts couverts de sang. Il trembla lorsqu’il posa ses pieds sur le carrelage glacial et ramassa le drap pour se couvrir.

Il marcha droit vers la porte du dépôt, l’ouvrit en grand et s’enfonça dans un couloir obscur, éclairé par intermittence par un néon crasseux. On pouvait entendre le grésillement d’une radio derrière une des portes qui se présentait à lui. Il la poussa suffisamment pour entendre distinctement le bulletin d’information qui relatait l’énorme carambolage qui venait d’avoir lieu à quelques kilomètres de la ville, et sur son doux visage enfantin apparût un sourire timide qui s’épanouit lentement, jusqu’à laisser l’éclat de ses dents trouer l’obscurité.

Il resta immobile un instant, l’air satisfait et son sourire devenu immense lui tordait le visage. 

Il revint dans le dépôt,  s’approcha du mur, et écrivit du bout de ses doigts ensanglantés, d’un beau rouge carmin, éclatant à l’œil de tous, une phrase plus longue qu’aucun enfant de son âge n’ai jamais écrite.

Et puis il sortit de la morgue comme si de rien n’était, recouvert de son seul drap, et disparut au coin de la rue.

Dans le ciel, le vent finissait de balayer l’épaisse colonne de fumée noire qui tournoyait à quelques centaines de mètres, et masquait le soleil naissant.

 

*

 

Lorsque le médecin légiste réussit enfin à joindre  l’inspecteur Bourdon, il eut du mal à lui expliquer la situation et fut bien incapable de lui lire le message qui crevait le mur blanc de sa morgue, d’un rouge impitoyable, et qu’il ne cessait de lire et relire :

 

Vous croirez toujours à un hasard dégueulasse, un coup du sort funeste, un accident malheureux, un fait divers macabre ; vous saurez toujours mettre des mots bien à vous pour tenter d’expliquer, d’amoindrir, de lier, d’excuser, ces accidents, catastrophes et phénomènes ; mais rendez vous à l’évidence, il est en cet endroit qu’on nomme le monde, des forces plus grandes et mystérieuses que celle que vous adorez stupidement, et tout doucement, l’air de rien, sans même que vous ne vous en rendiez compte, nous finirons par débarrasser le monde de tous ses fils de pute.



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15 avril 2008

- POURQUOI -

Comment tu t’appelles et pourquoi,

je veux dire,

qu’est-ce que tu fais et pourquoi

et je veux savoir qui tu es et pour faire quoi

et que fait cette bouillotte trouée au fond de ton lit,

pourquoi tu sabotes tout,

et pourquoi tu me regardes et tu me juges et tu me hais ?

Pourquoi tu fais semblant de vouloir quelque chose qui n’existe pas

et qu’est-ce que ça te rapporte au juste ?

Et pourquoi tu ne viens pas manger un fruit bien mûr

et regarder les branches qui ploient et qui dansent là bas,

dans le soleil ?

POURQUOI

veux tu

faire

ce qu’ils estiment

bon

pour toi,

ou pour nous ?

Qui fera quelque chose ?

Je veux dire que tu ne peux pas vivre dans tous les mondes à la fois

et qu’il vaut mieux bien réfléchir

et prendre ce qui est bon et pas ce qui EST.

Il y a plusieurs vies qui t’habitent

et qui ne se ressemblent pas,

alors je t’en conjure ne va pas trop vite,

prends ton temps et fais un choix ;

il est en cet endroit des choses

plus douces et significatives

que ce qu’ils voudraient nous montrer,

ne crois tu pas ?



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08 avril 2008

- FIN DE PARTIE -

Le rythme lui martelait les hanches et il ne savait plus très bien ce que faisaient ses pieds. Partout autour, les corps s’entrechoquaient, se balançaient, vibraient en même temps, perdus et sauvés, dans une danse grotesque et sublime. Les sourires volaient et les yeux se fermaient, se rencontraient et s’adoraient, le sang courait sous les peau à une vitesse ahurissante et tout ce beau monde pouvait bien crever dans la minute il ne l’aurait pas su, il s’en foutait bien ; cet être multiforme qui toussait, et hurlait et crachait spasmes et colères, et joies et pleurs, et ses milliers de pieds qui cognaient et défonçaient le béton brut, chacun tombant plus bas et s’élevant à force de frapper, de tambouriner le rythme qui lui emprisonnait le crâne et ravissait son âme.

Il pouvait sentir au bout de ses doigts palpiter son sang, brûlant et rugissant, il le sentait refluer et venir battre son cœur et tout recommençait à nouveau, chaque fois plus fort, chaque fois plus profond, et il sentait bien que tout était bon, que tout était beau, et qu’ils pourraient bien lui dire et lui faire faire ce qu’ils voulaient, il irait toujours plus loin là dedans, malgré la mort qui trinquait et la bruine perpétuelle qui rongeait la peau et attisait les larmes, il n’avait plus peur, plus peur du tout.

Il était convaincu que malgré la merde, malgré la merde, tout était parfait.

Il avait les yeux grands ouverts et sa tête allait et venait dans tout les sens et il aurait pu hurler si ses mâchoires n’essayaient pas de se fondre l’une dans l’autre.

Ça coulait de source. Tout était parfait. C’était en train de battre à ces tempes, de mordre ses joues et c’était bien réel tout ça. C’était bien réel.

Et puis la musique se mua en un grondement qui allait crescendo et submergea la salle de sa fureur tandis que le rythme de basse ralentissait inexorablement ; et quand enfin, après une attente quasi insupportable, le corps comme déchiré en deux, la basse se tue pour laissait le rugissement éclater au point de non retour, tout la salle souffla, perdit l’équilibre sous la vague, vacilla un instant, un sourire dément lui barra le visage et il pensa qu’il allait mourir de bonheur, que c’était trop, il y avait des couleurs qui fusaient dans son crâne et ses jambes étaient prises de spasmes incontrôlables, tout son corps tremblait et quelqu’un ou tout le monde hurlait au dehors tandis que le dernier écho de l’avalanche se laissait absorber par les corps en sueur, tremblants de plaisir et de fatigue.

Il rouvrit les yeux et s’immobilisa tout à fait. Autour de lui certains hurlaient et applaudissaient tandis que d’autres demeuraient immobiles, la tête légèrement rentrée et penché en avant, les bras ballants, le souffle court et le regard vide.

Il attendit quelques minutes, hagard, immobile, saoul de fatigue et d’émotion, et il aurait voulu reprendre quelque chose mais il n’avait pas la force de se remémorer où il avait planquait ses trucs et puis de toute façon, c‘était fini, malgré les hurlements stridents qui montaient dans la salle, la musique semblait muselée, on en entendrait pas plus cette nuit. Déjà les lumières de la scène s’éteignaient et des videurs faisaient leur tristes apparitions un peu partout, sortant de l’ombre, l’œil dur et la carrure complète, et intimaient à chacun de se presser de sortir.

La masse grouillante se mua doucement vers la sortie tandis qu’il restait planté là. Son corps semblait vouloir se fondre dans le sol et un écho persistant lui soufflait aux oreilles. Il se sentit tout à coup envahit d’une lourde lassitude et un frisson nerveux finit de le sortir de sa transe. Il avait mal aux mâchoires et n’arrivait pas à s’empêchait de grincer des dents. Il avait froid et il avait beau fouiller toutes ses poches, il ne trouvait plus sa boite à cachet. Il en aurait vraiment bien repris un demi pour atténuer la descente qui semblait partie pour lui foutre une bonne raclée, mais il ne savait pas où il avait mis cette putain de boite, et merde, tant pis, se dit-il, ça m’apprendra à.... à.

Il avait froid bordel.

Un videur le poussa légèrement par l’épaule et lui dit avec sourire mauvais - bon dieu qu’il haïssait ces types - qu’il fallait qu’il dégage maintenant, que la fête était fini et qu’ils avaient envie de rentrer chez eux le plus vite possible. Il n’écouta pas une parole du géant chauve qui lui écrasait l’épaule, il avait la sensation d’avoir oublié quelque chose et cherchait quoi. Et puis ça lui revint, aussi évident que ça, il en avait presque honte, c’était son pull, son putain de pull qu’il avait oublié, voilà pourquoi il avait froid. Ou bien c’était la descente. N’empêche il était content de s’en souvenir avant d’être repartit, l’inverse était beaucoup beaucoup plus courant. Il essaya de bafouillait cette soudaine révélation au videur mais celui-ci se contenta de secouer la tête et de le pousser un peu plus fort, et il manqua de tomber, l’autre le retint par son t-shirt et le repoussa encore en avant et il prit son souffle et lui dit tout de go, très distinctement, je suis désolé ce n’est pas pour vous embêter mais j’ai simplement oublié mon pull, juste là-bas… alors, s’il vous plait, mais l’autre l’interrompit et le poussa vraiment fort en lui disant de venir le réclamer à la prochaine soirée, et il se mit à trembler, putain , la descente de ces plombs était horrible, il bafouillait et l’autre le poussait et lui disait s’il vous plait…, et l’autre poussait, mais j’en ai besoin ! il fait froid  et il eut envie de pleurer tout à coup, il trouvait ça tellement con et injuste et stupide et ce type lui donnait envie de gerber, il aurait voulu son pull et reprendre un demi plomb et éclater la tête de cet enfoiré de videur à coup de briques et il tremblait de partout, les larmes commençait à perler de ses yeux et il hurla : mais merde t’es complètement con, c’est juste mon pull, je veux mon pull, putain il fait quatre degré dehors ! et l’autre lui colla un grande claque du revers de la main, avec sa grosse main pleine d’os saillants de gorille décérébré et l’autre s’arrêta subitement et lui jeta un regard d’où suintait la rage et les larmes et il savait qu’il déconnait, qu’il était crevé et défoncé, que c’était la fatigue et la descente mais il ne pouvait pas s’empêcher, il trouvait ça tellement grotesque, tellement dégradant comme attitude et il se mit à le lui dire tout doucement et bientôt deux autre videur le poussèrent tandis qu’il noyait son visage de larmes vengeresses et nerveuses. Et puis juste à côté de la sortie, une voix familière l’appela et quelqu’un le rejoint et le prit par l’épaule, bah alors on te cherchait partout et… ça va ? Allez mec, ça va ? et il lui désignât les videurs en bafouillant, c’est.. c’est ces gros cons là ! des enculés ouais, je comprends pas comment on peut être comme ça et je… mais son ami l’interrompit et le regarda dans les yeux en lui demandant mais qui ? et lui désigna à nouveaux les videurs, mais eux, les videurs ! et l’autre secoua la tête avec un sourire bizarre et lui baissa la sienne, là derrière dans l’obscurité, il n’y avait personne ; les videurs avaient disparu.

Le reste de ses amis attendait un plus loin, près de la bagnole et il se reprit un peu et sourit vaguement et la voix dans sa tête lui demanda avec une ironie doucereuse et assassine : Alors ? C’est bien réel ? C’est ça ? Tout est parfait ?

Il rumina quelque seconde, sourit à ces amis qui l’attendait, et lâcha doucement : Ta gueule sale con…

Et puis il monta dans la voiture, quelqu’un lui tendis une pilule, il la brisa en deux et donna la moitié, il repris sa bouteille sous le siège et se mit à la téter tranquillement et quelqu’un raconta quelque chose qui fit rire tout le monde, la route étais lumineuse et poudrée, un autre mit de la musique et on pouvait voir les premiers rayons de soleils mordre les nuages, tout le monde était vivant ; et il dit à l’autre fils de pute, tapi au fond de son être que oui, vraiment, malgré la merde, tout était parfait, et la route les avala.


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- CARCASSE -


Elle avait au fond d’elle un léger goût de mort, et,

lorsque sa langue lui gratta le fond de la gorge et

quand sa main lui flatta les testicules,

il crut enfin pouvoir le voir,

ce petit bout de ciel où l’on se repose et où le temps n’existe plus ;

mais il voulait de la tendresse et des odeurs de pain perdus, et

elle, elle lui suçait la moelle,

elle lui prenait sa came et rongeait sa flamme ;

pourquoi la tendresse n’est-elle pas la même pour tous ?

Elle n’était pas très grande et un peu gauche 

et ses dents éclataient à travers le ciel d’encre,

si blanches qu’on eut dit des fausses,

mais dans ses yeux alors, qu’est-ce qui coulait ?

Parce que ça ne lui faisait vraiment aucun effet tout ça ;

peut être était-il trop saoul,

ou bien il n’était déjà plus là,

il aurait du bondir sur le lit

et hurler de joie et de vie,

mais tout ça le rendait triste et seul, et

c’était pire que de vouloir sans avoir,

c’était comme de regarder dans un miroir et

de briser son reflet avec une rage profonde et silencieuse,

et, quand elle alla dans la salle de bain,

il ouvrit la fenêtre et sauta si haut qu’il vola un peu,

rien qu’un peu,

le visage coupé en deux par un immense sourire,

le cerveau au repos et les os qui s’emboîtent avec fracas.

Elle s’endormit seule, croyant avoir rêvé sa présence, et,

quand les pompiers vinrent lui demander,

si elle connaissait l’homme dont le corps était éparpillé dans la rue,

juste sous sa fenêtre,

elle dit NON,

mais montez si vous voulez,

j’ai SOMMEIL,

et je suis toute seule.


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03 avril 2008

- SANS NOUVELLE DU LARGE -


De toute la région, les gens étaient venus vérifier la rumeur qui s’était répandue à une vitesse incroyable. Il y avait même une équipe de la télévision locale pour retransmettre l’événement : on n’avait aucune nouvelle du large, la mer avait disparu.

Debout sur la plage, on pouvait voir jusqu’à l’horizon, une étendue immense et désolée, jonchée d’algue et d’animaux marins, et au beau milieu de tout ça, un énorme cachalot qui soufflait bruyamment.

Joël se demanda si c’était pareil partout, si le monde avait enfin fini par basculer, par se vider, par mourir.

Le ciel était d’un bleu électrique, presque agressif, et aussi loin qu’on regardait, on ne voyait pas la trace du plus petit nuage. Le soleil se reflétait dans des milliers de petites flaques d’eau salée et ce paysage était beau et triste à la fois. On avait l’impression d’assister à un spectacle interdit, de briser un secret ; la mer avait perdue de son mystère en laissant là tout ce qu’elle contenait. C’était à peine croyable, voir carrément impossible, chuchotait inlassablement un vieux bonhomme qui tremblait de toute part, appuyé contre la rambarde, près de Joël, les yeux écarquillés et humides, le cœur écrasé et les rêves de grands larges étouffés par le spectacle désolant qui s’étendait devant eux.

Mais bon sang qu’est-ce qu’il avait bien pu se passer pour qu’on en arrive là ?!

Il y avait de plus en plus de monde sur la petite plage, les voitures arrivaient toujours plus nombreuses, une longue bande de reflets métalliques et colorés se perdait à l’intérieur des terres et malgré le chaos, l’attente et la chaleur, personne ne klaxonnait. Un vendeur de beignet à la sauvette en avait profité pour essayer de tirer son épingle du jeu et même les quelques policiers présents sur les lieus avaient fermé les yeux sur son petit trafic, certains trop abasourdis par la vision apocalyptique qu’offrait l’horizon, d’autres simplement écrasés sous la masse grouillante des curieux qui les assaillaient de toutes parts afin de savoir ce qu’il s’était passé. Évidemment personne ne recevait de réponse, tout au plus des hypothèses plus farfelues les unes que les autres, et chacun finissait par repartir en baissant et en secouant la tête en silence ; le monde avait fini sa course, on aurait dit que plus rien n’existait vraiment.

Une bande de gamins insouciants avait déferlé sur les trésors qu’avaient laissés les flots en se retirant et s’amusaient de ce qu’ils trouvaient, certains se jetaient des poissons dessus en hurlant de rire, d’autre fouillaient le sol à la recherche de trésors à carapace, et il y en avait un qui s’était risqué beaucoup plus loin que les autres, solitaire et décidé, il marchait droit vers l’immense silhouette du cachalot. Une femme criait un peu plus loin en faisant de grands gestes avec ses bras, et Joël comprit que c’était la mère du jeune téméraire.

Reviens ! Reviens ici ! hurlait-elle, complètement paniquée, les pieds légèrement enfoncés dans la vase, à une dizaine de mètre de ce qui aurait du être le bord de l’eau. Joël s’approcha d’elle, lui posa une main sur l’épaule et lui dit simplement : je vais le chercher, ne vous en faites pas. Et il se mit en route.

Le sol semblait vouloir l’avaler tout entier. Chaque pas était plus difficile que le précédent. Une odeur incroyablement forte de poissons crevés et de crustacés abandonnés au soleil, enflait à mesure qu’il avançait et le prenait à la gorge. Il s’emmêla les pieds dans un paquet d’algues, tomba à genoux et s’enfonça presque jusqu’à la taille dans un plop sonore.

Il se força à ne pas paniquer et essaya de se dégager mais le sol l’aspirait lentement et inexorablement. Ses jambes commençaient à être engourdies par un froid humide qui remontait le long de son ventre et s’insinuait partout.

Le soleil brûlait en face de lui et il distinguait, parmi les ombres tordues par la chaleur, l’immense silhouette du cachalot qui se dressait droit devant lui. Il fallait qu’il avance. Il fallait qu’il sorte de cette vase assassine et qu’il ramène ce gosse à sa mère.

Il se coucha à plat ventre et entreprit de ramper le plus doucement possible afin de ne pas s’enfoncer d’avantage. Peu à peu son corps grappillait quelques centimètres, le soleil forçait sur sa nuque mais il persévérait et bientôt il réussit à extraire une jambe puis une autre, et quand enfin il fut complètement libre, il resta allongé sur le sol, immobile, à bout de souffle, avec au fond des yeux des lueurs qui dansaient et des éclairs qui déchiraient sa cornée.

Il se redressa tant bien que mal, les muscles rongés par l’acide, en proie à une fatigue anesthésiante, presque apaisante. Il resta un moment à contempler le soleil qui mourrait à l’horizon et peignait le paysage de couleurs douces et chaudes et, devant lui, à peine à vingt mètre, le cachalot brillait de mille feu sous les rayons tremblants, son énorme corps ronflait pesamment et même le sol respirait en cadence.

L’enfant se tenait immobile, une main posée à plat sur le flanc de l’animal, les yeux fermé et les traits changeants, perturbés. Il devait avoir une dizaine d’année, un visage rond et doux, des boucles noires, un peu folles, se dressaient haut sur son crâne. Il marmonnait entre ses lèvres à demie fermées.

Joël se rapprocha le plus doucement possible, redoutant de s’enfoncer dans le sol mais celui-ci paraissait gagner en solidité, d’ailleurs il remarqua que le cachalot ne s’était pas enfoncé du tout. Il n’y avait pas un souffle d’air, pas un bruit, rien. Le temps semblait suspendu, étiré, infini. Tout à coup Joël ne savait plus très bien pourquoi il était venu jusqu’ici. Il se sentait bien, simplement.

Il marcha droit jusqu’à l’énorme animal.

Et subitement il comprit tout, ça le traversa comme un courant électrique, d’une clarté écrasante et superbe, une vérité froide et universelle.

Il eut un mouvement de recul et puis s’arrêta tout à fait à quelques centimètres du mastodonte. Il ne regarda même pas l’enfant, ferma ses yeux, leva sa main haut dans le ciel et la posa à plat sur la peau épaisse et froide. Aussitôt son visage se mit à changer, passant d’une émotion à une autre à une vitesse hallucinante.

Le soleil écrasait ses derniers rayons sur la scène avant de disparaître tout à fait, emplissant la ligne d’horizon d’un jaune pastel étrange, lumineux et terrifiant à la fois, qui se détachait du ciel presque noir, à peine troué par une lune énorme et écrasante.

Une brise se mit à souffler. D’abord très douce, puis de plus en plus forte, jusqu’à devenir un vent violent qui fit ployait les arbustes et hulula en fonçant à travers les rochers.

La plage était vide. Des emballages plastiques volaient et tourbillonnaient un peu partout, des nuages de sables s’arrachaient du sol et retombaient un peu plus loin ; tout semblait mourir et revivre à la fois. Se mélanger, devenir autre chose.

Dans la vase, une centaine de personnes se démenaient, essayaient d’avancer tant bien que mal sous la force du vent et la vase traîtresse par endroit, ces trous d’eau qui les maintenait collés au sol et dans lesquels certains s’enfonçaient jusqu’à disparaître tout à fait, laissant à la surface un chapelet de bulles nacrées pour oraison funèbre.

Et puis le vent tomba aussi vite qu’il était venu et le silence fut total. Personne ne bougeait plus. Personne ne respirait. Personne.

Un grondement d’abord imperceptible se mit à enfler jusqu'à devenir un rugissement et l’air fut immédiatement saturé de milliers de gouttelettes salées, l’horizon fut bouché par une ombre noire et mouvante qui avançaient sur eux en grandissant et le ciel entier disparut, la lune, les étoiles, plus rien n’existait ; et la mer éclata sur eux, engloutissant tout se qui se dressait sur son chemin, et bientôt l’eau recouvrit TOUT, et, dans le ventre du cachalot, Joël et le gamin s’en payaient une bonne tranche ; y’avait là déjà pas mal de monde, personne n’était étonné, les choses arrivaient d’une façon ou d’une autre, voilà tout, parce que rien n’est immuable et tout est à toujours à refaire.



 

Posté par Clement M à 15:42 - - TEXTES POUR RIEN - - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

02 avril 2008

- SUMMERTIME -

 

Ce fût le quatre décembre, vers dix-neuf heures que, suite à une rencontre impromptue, sa vie bascula. Les conditions de départ n’étaient pourtant pas, pour ainsi dire, privilégiées…

 

Cette rencontre eût lieu pendant qu’il était secoué par les écarts intempestifs d’une rame de métro, l’endroit qu’il détestait le plus au monde et à la période de l’année qu’il haïssait par-dessus tout, l’hiver.

Elle fût si inattendue qu’il était encore sous le choc. En l’espace de quelques secondes sa vie prit une tournure inhabituelle. Lui qui n’était que râles et plaintes, se transformait soudainement en quelqu’un d’autre. Un type plein d’une joie vibrante, presque douloureuse pour son cœur amaigrit. Une douce chaleur l’irradiait. Venue des tréfonds de son corps, elle s’installait tranquillement dans tout son être. Il sentait dans l’air, presque palpable, une substance enivrante, mielleuse qui l’emportait tout entier.

Sortant d’une mélancolie qu’il colportait depuis qu’il avait quitté le monde soyeux de l’enfance, il vit dans la vitre, son reflet qui souriait, tranquille et apaisé.

Emu aux larmes il ne savait pas trop quoi faire de ce sentiment nouveau.

S’il avait déjà ressentit autant d’émotions, ce dont il n’était plus sûr, il les avaient depuis longtemps enfouit sous une couche amère de problèmes propre à sa condition d’ouvrier célibataire, comme une mer de nuages accrochée au sol, si lourde et si épaisse qu’elle aurait voilé le soleil à jamais.

Et là, dans cette rame de métro, écrasé sous trente mètres de bitume, au plus profond des ténèbres, le soleil lui était enfin réapparut. Éclatant.

 

Ce jour là, Antoine comprit que la vie était faite pour lui autant que pour les autres. Ces autres qu’il voyait partout autour de lui, sans pouvoir les approcher. Ces autres qui semblaient jouir d’une existence paisible et aventureuse à la fois. Qui incarnaient ce qu’il rêvait d’être en secret. Des gens qui voyaient la paix des choses et qui souriaient autant, si ce n'est plus, qu'ils ne pleuraient.

Lorsqu’il entendit cette musique, crachée faiblement par les hauts parleurs du métro, il eût une révélation qui changerait le cours de son existence à jamais. Il eût envie de pleurer et de rire en même temps. Cette musique que personne n’avait eût la bonne idée de lui faire écouter le touchait jusqu’au fond de l’âme. Elle le rendait heureux.

 

Il n’avait suffit que d’une chanson, c’était tellement incroyable, ce n’était rien qu’une chanson mais il y a des choses qui ne s’explique pas. Il venait de rencontrer Sidney Bechet, il venait d’apprendre à vivre ; en seulement quelques minutes cette chanson, Summertime, lui montrait quelque chose qui lui avait échappé depuis longtemps. La musique d’un mort lui avait ravi l’esprit et offert quelque chose d’incroyablement précieux.

Il comprît que la joie pouvait l’habiter si il lui laisser une chance.

Si il savait ouvrir les bonnes portes.

En cet instant, tandis qu’au dehors la nature semblait prise d’une maladie incurable, il prît conscience qu’il avait, lui aussi, droit au bonheur…


Posté par Clement M à 18:51 - - TEXTES POUR RIEN - - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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